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parfois très pénible de purification, de correction, de libération des représentations erronées et desfausses images que j...
- Bernard BaudeletÉvidemment, jaccueille avec un profond respect votre conviction davoir été appelé par Dieu et decroire q...
N’empêche que j’ai également connu la tentation de tout planquer là et de revenir en arrière. C’étaitbien avant tout engag...
Je partage votre analyse de la fidélité en évolution sur sa forme mais jamais sur le fond afin dedemeurer toujours en cohé...
confiance en espérant – avec le Cardinal Martini dans son ultime interview4– que l’Église de cetemps réussira à dégager le...
étaient de retour : « Trop dangereux ». À cause des ruines des anciens ouvrages portuaires il yavait en effet des tourbill...
supérieur quand on est convaincu en conscience qu’il fait fausse route. Je l’ai fait plus d’une fois.Au premier évêque que...
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Schiltz baudelet v.chemin personnel foi en dieu 09 05 13

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Schiltz baudelet v.chemin personnel foi en dieu 09 05 13

  1. 1. Version définitiveLa véritéUne série dessais en regards croisés entre Mathias Schiltz, théologienet Bernard Baudelet, professeur des universitésV. Chemin personnel de la foi en Dieu- Bernard BaudeletDans le monde actuel, il est courant que des engagements ne soient pas tenus. Les journaux nousinondent de retournement de veste dans le monde politique, de contournement de contrats signésdans le monde entrepreneurial, de limportance grandissante des divorces, un divorce pour deuxmariages à Paris et un sur trois en province française... Linfidélité est reconnue de plus en pluscomme un droit à la libre jouissance, labandon dun des parents de ses enfants lors dun divorce,nest plus lexception … Pourtant, respecter ses engagements devrait être la marque de la dignité delhumain. Sans cette éthique, légoïsme devient naturel et certains communautarismes deviennent lerefuge de ceux qui ont bafoué leurs engagements. Vous le savez, javais été tenté de proposer quenos premiers travaux en commun soient consacrés à lengagement et non pas à la vérité. Cependant,à la rencontre de ces deux thèmes se trouve, selon moi, la valeur dune parole donnée, vécue dansvotre cas lors de votre ordination presbytérale. Jimagine que votre chemin personnel a dû êtreperturbé par le doute, la tentation de recouvrer votre liberté face à une catholicité très hiérarchisée,voire de bifurquer en choisissant de vivre en couple et davoir des enfants… Je crois important quunepersonnalité reconnue de la religion catholique du Luxembourg puisse sexprimer en toute liberté,sans avoir honte dêtre faillible ou davoir été tenté de lêtre. Personne nest parfait.- Mathias SchiltzVoilà bien des questions à la fois. Il est évident que le doute fait partie de l’existence humaine et qu’ilest même un compagnon de route permanent du croyant. Et ce n’est pas pour rien que Jésus avertitcelui qui a mis la main à la charrue de ne pas regarder en arrière sous peine de se révéler inapte auservice du Royaume (Lc 9,62). N’empêche que cette tentation, même si elle n’est pas quotidienne,existe elle aussi bel et bien. Je compte revenir sur mes expériences personnelles en ces domaines aufur et à mesure du récit de mon cheminement personnel de croyant en Dieu.Je dois avouer que malgré ces expériences, je n’ai pas connu l’éclipse de Dieu au cours de monexistence qui compte à présent quatre-vingts ans. Et Dieu a fait partie de mon univers mental aussiloin que je puisse me souvenir. Dès la petite enfance son existence était pour moi une évidence, unecertitude. Influence familiale ? Sans doute, partiellement du moins, du côté féminin surtout, leshommes de ma famille, mon père et mes oncles, rangeant plutôt dans la catégorie des chrétienstièdes, voire sceptiques et anticléricaux. Mais leurs positions, dont on discutait haut et fort, n’ontjamais eu raison de ma conviction profonde.Fait d’autant plus remarquable et étonnant que j’aurais eu tout avantage à m’émanciper de ce Dieugendarme, ce Dieu justicier, ce Dieu qui fait peur dont une éducation aux relents jansénistesdispensée à la fois par la partie croyante de ma famille1et le clergé paroissial de l’époque m’avaitinculqué l’idée. Est-ce lui qui ne m’a pas lâché ? Est-ce moi qui n’ai pas pu rompre avec lui ? Toujoursest-il que le chemin personnel de ma foi en Dieu est devenu à partir de là un parcours très long et1Ma grand-mère paternelle qui vivait avec nous sous le même toit enlevait son dentier lorsqu’elle recevait lasainte communion à domicile le premier vendredi de chaque mois.
  2. 2. parfois très pénible de purification, de correction, de libération des représentations erronées et desfausses images que je me faisais du Très-Haut. J’ai vécu dans ma chair ce que veut dire le deuxièmedes Dix Commandements : Tu ne te feras pas de faux Dieu (Ex 20,4). J’ai pendant des années sinondes décennies adoré un faux Dieu.Le début du processus d’affranchissement de cette idolâtrie date de l’époque où à travers la JEC(Jeunesse Étudiante Catholique) j’ai fait la connaissance de quelques Jésuites. Je dois aujourd’huiencore rendre un hommage reconnaissant à la lucidité et à l’abnégation de ce vicaire de notreparoisse, aumônier des scouts, qui m’a dit un jour, à l’âge de douze ou treize ans : Tu n’es pas faitpour le scoutisme. Va à la JEC, chez les Jésuites, cela convient mieux à ta tournure d’esprit. Je nesavais pas à l’époque que les Jésuites étaient les ennemis jurés du Jansénisme qui m’avait tantmarqué. Mais j’ai découvert avec eux un autre Dieu, le Dieu de Jésus-Christ, le Dieu de l’Évangile quiest un Père plein de tendresse, un Dieu qui est amour et rien qu’amour.Toutefois, la conversion ne fut pas instantanée, tant les idées invétérées étaient profondémentancrées en moi depuis ma petite enfance. Pour en venir à bout, il m’a fallu des années de combatdurant lesquelles j’ai connu toutes les affres de la maladie du scrupule. Avec saint Paul je puisaffirmer : En me faisant passer sous sa loi, l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus m’a libéré, moiqui étais sous la loi du péché et de la mort (Rom 8,2). Mais ce n’est finalement que depuis l’époquede Vatican II que je me sens parfaitement affranchi par la liberté des enfants de Dieu (Rm 8,21). C’estd’ailleurs une des raisons principales de mon attachement existentiel à ce Concile.Aujourd’hui je peux donc sans ambages souscrire à l’affirmation prêtée à sainte Thérèse de Lisieux :Si j’eusse commis les fautes les plus graves qui se puissent connaître, je me précipiterais dans les brasde Dieu qui me punirait - dun baiser. Ma relation au Dieu vivant, au Dieu de ma vie, est à présentimprégnée de jubilation et d’action de grâce : Dans ta bonté, Seigneur, tu as changé mon deuil en unedanse, mes habits funèbres en parure de joie (Ps. 30,12).C’est à l’âge de 19 ans, que j’ai décidé d’entrer au Grand Séminaire et de devenir prêtre, malgré lestensions et les tourments dont j’étais encore la proie à l’époque. Ou était-ce à cause de ceux-ci ?Était-ce pour mieux connaître ce Dieu qui me faisait souffrir que j’ai choisi de faire de la théologie ?L’idée de la prêtrise – sous son aspect cultuel avant tout – m’avait sans doute effleuré dans mesannées d’enfance où j’étais un enfant de chœur assidu. Au fil du temps, elle s’était progressivementeffacée au profit d’une vocation plus générale d’ordre philanthropique qui allait se concrétiser, grâceà mon oncle parrain – médecin, en direction de la filière médicale. Après le bac, je m’étais doncinscrit au cours universitaires de médecine. Mais à trois ou quatre semaines de la rentrée, je suis alléretirer mon dossier de candidature pour le porter incessamment au Grand Séminaire, à quelquescentaines de mètres de distance. La décision fut instantanée, et j’y vois toujours l’effet de la grâce.J’ai donc endossé la soutane … La veille de revêtir officiellement l’habit clérical, je suis allé meprésenter en petit clerc à ma grand-mère maternelle qui vivait avec nous après le décès de la mèrede mon père. Elle était une femme extrêmement pieuse, toute dévouée à l’Église, au petit soin pourl’entretien du sanctuaire de sa paroisse. L’ictus qui allait entraîner sa mort l’a surprise à genoux sur latable de l’autel occupée à épousseter le tabernacle. De sa part, je m’attendais à des éloges et à desfélicitations. Rien de tout cela ! Elle m’a regardé de haut en bas, puis : Ça ne te va pas mal, maissurtout, efforce-toi de ne jamais entacher cet habit !. Ayant assidument fréquenté le milieu cléricaltoute sa vie durant, elle savait certainement de quoi elle parlait, sans que le petit naïf planté devantelle pût s’en douter sur le moment. Toujours est-il que je n’ai jamais oublié ce conseil, que je l’ai biencompris plus tard et que je puis, en toute modestie, affirmer que je l’ai fidèlement suivi jusqu’à cejour.2
  3. 3. - Bernard BaudeletÉvidemment, jaccueille avec un profond respect votre conviction davoir été appelé par Dieu et decroire quil vous a soutenu par sa grâce. Mon chemin spirituel diffère du vôtre et mes convictionssont éloignées des vôtres également. Plus profondément, je pense que votre chemin vers Dieu et enDieu est largement dû à linfluence de votre éducation marquée par des femmes de foi catholique.En effet, le poids des femmes dans léducation dun jeune garçon était et est encore très grand,comme chacun le sait. Les travaux en psychanalyse et en neurosciences montrent (pour ne pas écriredémontrent car même en sciences le doute est possible) que ce qui est engrammé dans le cerveauinconscient dès lenfance et au cours de la vie, influence nos choix. Au point quil marrive deprétendre à limpossibilité du libre arbitre. Je vous propose daccepter mon regard comme je tiens àrecevoir le vôtre. Il est en effet capital que chacun sexprime dans son authenticité, avec amitié.Jai souhaité travailler avec vous cette série dessais sur la vérité, malgré nos chemins de viedifférents et, en fait, par tellement éloignés car lun et lautre, car nous nous efforçons dagir danslesprit qui anime depuis 25 ans les réunions des personnes de bonne foi à Assise. Jai écrit de bonnefoi car il est difficile de faire admettre que je suis un homme de foi, en croyant que Dieu nest pas. Ace sujet, jai appris avec reconnaissance que désormais le Pape invite également des personnes quime ressemblent. Votre fidélité me réjouit et renforce mon amitié fraternelle à votre égard. Vous lesavez malgré les chaos de ma vie, je tente toujours de demeurer fidèle à mes valeurs. Je les nommehumanistes, alors que je devrais écrire que mes valeurs sont celles de notre culture judéo-chrétienne. Je suis inquiet quil devient banal de prôner linfidélité à ses engagements dans laconviction que la vie est courte, quil est inutile de trainer de lourds boulets, quil faut se réaliser,voire séclater, un peu comme la grenouille de la fable de La Fontaine qui voulait devenir aussi grosseque le bœuf. Ceci nest évidemment pas un jugement sur ceux qui rompent leurs engagements. Fairele peu quon peut, comme aime le dire, le dominicain Philippe Maillard.Dites-moi, bien cher Mathias, navez-vous jamais été tenté de succomber à la tentation devant lecharme dune dame. Vous le savez, même lAbbé Pierre (1912-2007) que beaucoup considèrecomme un saint homme, a suggéré quil a eu lui-même des relations féminines, dans un livre publié àlextrême seuil de sa vie2. Que celui dentre vous qui na pas de péché lui jette la pierre en premier (Jn8,3). Cette citation évangélique na pas privé de "belles âmes" de prédire quil ne serait jamaiscanonisé ! Jimagine quelle aurait été son commentaire à cette sanction annoncée.- Mathias Schiltz:Il est évident, cher Bernard, que la fidélité est un art de combat. Pour ce qui est du célibat, je nedirais pas que la beauté voire l’attrait d’une vie amoureuse à deux n’ont jamais miroité devant mesyeux. J’en aurais eu plus d’une occasion. Si j’ai résisté à rompre ma parole donnée, il seraitprétentieux d’affirmer que c’était de haute lutte. Beaucoup d’amis me disent que j’ai été favorisé – oudéfavorisé, selon le point de vue – par la présence de ma mère jusqu’à mes soixante-cinq ans et parles hautes responsabilités qui m’interdisaient toute incartade. Soit !2Mon Dieu, Pourquoi ? publié par lAbbé Pierre en 2005 à lâge de 93 ans aux Éditions Plon. Lhomme le pluspopulaire de France à cette époque, ne se contente pas de cet aveu. Avec des mots simples, à la fois économeset audacieux, il aborde, dans une suite de textes brefs, tous les sujets tabous au sein de lEglise catholique : lemariage des prêtres, le mariage des homosexuels, leur désir denfant, lordination des femmes (il est pour), lavirginité de Marie et le rôle de Marie-Madeleine auprès de Jésus. Ces sujets sont toujours dactualité.
  4. 4. N’empêche que j’ai également connu la tentation de tout planquer là et de revenir en arrière. C’étaitbien avant tout engagement définitif, mais après que j’eus mis la main à la charrue. En 1954, aprèsma deuxième année de séminaire, j’avais réussi la prouesse d’entrainer mon père à Rome pourl’Année Mariale proclamée par Pie XII. En route, nous nous sommes arrêtés, mes parents et moi,quelques jours à Venise. Un soir, nous dînions sur une terrasse de la Place des Doges. À l’approche deminuit, toute la place se transforma instantanément en une grande piste de danse. L’entrain était telque je fus tenté de me mêler aux danseurs, d’apprivoiser une belle jeune fille et de la ramener ànotre table. Le romantisme de notre formation littéraire aidant, j’étais séduit, envoûté par le faste etles frasques du monde. Et je ne pouvais manquer de me demander si la vérité de la vie, de ma vien’était pas là.–Bernard BaudeletConfidence pour confidence, jai ressenti le même désir dinfidélité car jétais marié, javais une bonnequarantaine dannées, alors que jétais à Osaka au Japon pour un congrès, une dame venue deFrance, ma proposé de la rejoindre dans sa chambre après le dîner que nous avions partagé dans ungrand hôtel. Jai failli céder à lattrait de lamour sans scandale et du plaisir sans peur, comme ledéclare Tartuffe dans la pièce de Molière (Acte III, scène III).- Mathias SchiltzLe lendemain nous avons continué notre route vers Florence. C’est dans cette ville où flotte pourtantdepuis les temps de la Renaissance le même air de pompe et de magnificence, que j’ai, enfermé dansma chambre d’hôtel donnant sur la Piazza Signoria, essayé de faire le point. Arrivé à Rome, j’ai remisla soutane (au grand désagrément de mon père qui ignorait pourtant tout de ma lutte intérieure).C’est sans doute à travers ces mêlées que j’ai fait le premier apprentissage de la fidélité. Cheminfaisant j’ai compris que sans engagement dans la fidélité il n’y a pas de projet de vie qui vaille. Dansun exposé que j’ai fait récemment sur Vatican II j’ai dit du pape Roncalli qu’un trait caractéristique desa personnalité était sa fidélité à lui-même. Lorsqu’on a voulu l’empêcher de recevoir en audienceprivée le couple Adjubei, fille et gendre de Nikita Khrouchtchev, il répliqua qu’il devrait renier toutesa vie et toute son action passées, s’il se refusait à cette rencontre.Sans vouloir prétendre que j’ai toujours été à la hauteur du bon pape Jean, je me suis efforcé tout aulong d’un parcours de quelque soixante ans de rester fidèle au noyau de mes intuitions, de mesconvictions, de mes conduites fondamentales. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas évolué. J’ai déjàfait allusion à la longue évolution de ma perception de Dieu et de ma relation personnelle à lui. Et ducoup ma conception de la fidélité a elle aussi évolué au cours des années. Elle n’est plus, pour moi,synonyme de stagnation et d’immobilisme encore qu’elle comporte, certes, la constance dans lesrelations et les sentiments, le respect de la parole donnée et des engagements pris. S’inscrivant dansla durée, dans le temps, dans une histoire, dans un projet et dans une création, la fidélité n’estauthentique que si elle ne cesse davancer, de renouveler ses expressions et son visage et de sedépasser tous les jours, en un mot, si elle est dynamique et créatrice. En fin de compte, le philosopheGabriel Marcel m’a permis d’éclairer cette expérience personnelle relevant de ce qu’il appelle leparadoxe de la fidélité.- Bernard Baudelet4
  5. 5. Je partage votre analyse de la fidélité en évolution sur sa forme mais jamais sur le fond afin dedemeurer toujours en cohérence tout au long de votre chemin de vie. Ainsi, votre foi nayant jamaisconnu dimpasse sérieuse, je comprends que vous soyez resté fidèle à vos engagements envers Dieu.Mais, pouvait-il en être de même envers votre église, autoritaire, dogmatique, souvent éloignée dumonde réel dans sa tour divoire vaticane ? Comment le Pape au sommet de cette tour, écranté parla Curie, voire sclérosée par celle-ci, peut-il agir avec clairvoyance ? Comme lAbbé Pierre ne faut-ilpas entrer en rébellion tout en restant fidèle à Dieu, quand labsurde explose ? Évidemment, je nevous demande pas dapprouver mes critiques acerbes.- Mathias SchiltzCeux qui ne l’ont pas subi ne pourront jamais mesurer le poids écrasant qu’un certain systèmecatholique a fait peser sur les fidèles. J’ai assez évoqué le fardeau qu’une fausse image de Dieu et lerigorisme qui en découlait faisaient peser sur les consciences. Je pourrai écrire des pages et despages sur l’effet paralysant du carcan où tout était règlementé jusque dans les moindres détails. Unexemple suffira : au Séminaire on nous prescrivait de traverser les longs couloirs en longeant lesmurs, marcher au milieu relevant prétendument d’un réflexe de propriétaire.La hiérarchisation extrême dont vous parlez, cher Bernard, fait évidemment partie de ce système :elle en est, selon le point de vue, la cause originaire ou le paroxysme. Cette situation se trouveencore exacerbée du fait que, dans le catholicisme, le pouvoir hiérarchique cumule dans une seulepersonne, d’où un centralisme excessif. Le Concile Vatican II a essayé de remédier à cet état dechoses en rééquilibrant la balance entre le pape et le collège des évêques. Mais une note préalabledu Pape Paul VI a empêché le Concile d’aller jusqu’au fond du problème en le reprenant à nouveauxfrais à partir des données du Nouveau Testament3.Nonobstant, Vatican II aura été la grande affaire de ma vie. Je fus saisi par l’essor extraordinaire quel’Église catholique a connu il y a une cinquantaine d’années. Cet élan, ce vent de liberté contrastantavec le stéréotype d’une Église sclérosée, éloignée du monde, émigrée de son temps, m’a porté toutau long de ma vie active et ne cesse de me soutenir à présent où je suis écarté de touteresponsabilité officielle. Pour moi ce vent n’est rien d’autre que le souffle de l’Esprit de la Pentecôte.C’est en me livrant à ce souffle comme une voile prend le vent que je continue d’avancer avec3À ce propos, un exégète reconnu, Thomas Söding, membre de la Commission Théologique Internationale duVatican vient de déclarer qu’au niveau de ces sources fondamentales il n’est pas question de centralismeromain, de primauté de juridiction, de suprématie papale. Si ces éléments se sont développés plus tard, c’estpour des raisons historiques et théologiques qui doivent se légitimer par rapport au témoignagenéotestamentaire et par rapport aux effets réels de rassemblement et de sanctification qu’ils produisent. – Voneinem römischen Zentralismus, einem Jurisdiktionsprimat, einer päpstlichen Suprematie ist im Neuen Testamentnichts zu erkennen. Wenn sie sich später entwickelt haben, dann aus historischen und theologischen Gründen,die sich am neutestamentlichen Zeugnis ausweisen müssen und an den faktischen Wirkungen der Sammlungund Heiligung, die sie erzielen (Thomas Söding, Katholisch werden, in : Theologisch-praktische Quartalschrift1/2013, cité par Johannes Röser, Katholisch ? Eine Anfrage, in : Christ in der Gegenwart 5/2013, p. 48).Le Pape Jean-Paul II avait bien conscience de cette problématique lorsqu’il écrivit dans son encyclique Ut unumsint (1995) à propos du ministère pétrinien Je prie lEsprit Saint de nous donner sa lumière et déclairer tous lespasteurs et théologiens de nos Églises, afin que nous puissions chercher, évidemment ensemble, les formes danslesquelles ce ministère pourra réaliser un service damour reconnu par les uns et par les autres. – Cest unetâche immense que nous ne pouvons refuser et que je ne puis mener à bien tout seul. La communion réelle,même imparfaite, qui existe entre nous tous ne pourrait-elle pas inciter les responsables ecclésiaux et leursthéologiens à instaurer avec moi sur ce sujet un dialogue fraternel et patient, dans lequel nous pourrions nousécouter au-delà des polémiques stériles, nayant à lesprit que la volonté du Christ pour son Eglise … (n°s95-96).Force est de constater que jusqu’à ce jour cette invitation n’a pas eu les suites qu’elle mérite. Favorisé par lesmoyens de communication modernes, c’est au contraire le centralisme qui triomphe avec une omniprésence dupape qui fait, qu’il le veuille ou non, ombrage à l’autorité des évêques et dont Jean-Paul II a été lui-même lepremier champion. N’empêche, Thomas Söding en fournit la preuve, que le débat théologique continue.
  6. 6. confiance en espérant – avec le Cardinal Martini dans son ultime interview4– que l’Église de cetemps réussira à dégager le brasier de Vatican II sous les cendres afin de faire flamboyer le feude l’amour avec une force renouvelée.- Bernard BaudeletEt alors vous avez répondu à lappel du pouvoir, devenir vicaire général et le demeurer denombreuses années. Êtes-vous devenu complice dune église sclérosée, éloignée du monde,émigrée de son temps, comme vous venez de le déclarer ? Une église prêchant lamour etparaissant parfois éloignée du message de JC en faveur des plus pauvres. Une église plusrigoriste envers les comportements sexuels jugés anormaux, que critique contre les abus ducapitalisme libéral. Comment peut-on occuper une telle position qui contraint au silence, sanssinterroger sur son rôle et ses responsabilités, voire ses complicités ? Certes, chacun de nousespère bien faire, voire mieux faire que ses prédécesseurs, en acceptant des responsabilités quiconfèrent du pouvoir. Et, vous le savez bien, lenvers de la médaille est rude car les critiquesfusent, les chausses-trappes des ambitieux sont légions. Avez-vous douté parfois ?- Mathias SchiltzEmbrasé par le feu du Concile, je pouvais à l’âge de quarante-quatre ans paraître préparé – sitant est qu’on l’est jamais – à répondre à l’appel d’assumer les hautes ou plutôt les lourdesresponsabilités de vicaire général que j’ai exercées durant trente-quatre ans dans l’Église deLuxembourg. C’est un ministère exaltant, certes, mais tout à la fois ardu et parseméd’embûches. Je n’en mentionnerai qu’une seule : la tentation du pouvoir, de l’ambition et de lacourse aux honneurs. Y ai-je succombé, dans quelle mesure ? D’autres en jugeront5.Mais si j’y ai échappé, en partie du moins, je le dois au fait d’avoir été vacciné contre ce virusdès mes jeunes années. J’ai parlé plus haut de l’influence que les Pères Jésuites de la JEC ont euedans mon cheminement spirituel. L’un d’entre eux qui prêchait et incarnait l’idéal du « typechic » nous répétait par ailleurs « qu’un chrétien doit être prêt à faire l’imbécile pour lesautres ». J’ai toujours retenu et intériorisé cette consigne, même si je ne l’ai sans doute pastoujours pratiquée à la lettre.Elle est pourtant la clé d’une expérience décisive qui m’a marqué à jamais. C’était en 1977, lorsd’un pèlerinage en Terre Sainte, à Césarée Maritime, sur le rivage de la Méditerranée, au borddes ruines du port antique enfoui dans la mer. Déjà dans le bus qui nous y amenait un confrère,ancien vicaire dans ma paroisse natale, mon aîné d’une vingtaine d’années, m’avait invité à faireune baignade avec lui. Arrivés sur les lieux nous constatâmes que la baignade était interdite.Mais mon confrère n’en eut cure et partit vers le large. Au moment du départ, il manquait àl’appel. Et nous l’aperçûmes en pleine mer, à environ deux kilomètres de la plage, jetant les brasen l’air en signe de détresse. Nous avons essayé d’alerter un groupe de jeunes Palestiniens quijouaient sur la plage en maillots de bain. Ils se sont lancés, mais au bout de quelques minutes ils4L’ultima intervista : Perche non si scuote, perche abbiamo paura ? » (Georg Sporschill sj, Federica RadiceFossati Confalonieri, in : Corriere della sera, 1.9.2012).5Puis-je cependant dire à ma décharge que j’ai toujours refusé les titres purement honorifiques, tel celuide "protonotaire apostolique" dont l’archevêque actuel voulait encore m’affubler au moment de maretraite ?
  7. 7. étaient de retour : « Trop dangereux ». À cause des ruines des anciens ouvrages portuaires il yavait en effet des tourbillons et des flux incontrôlables.Que faire ? Me rappelant la consigne de mon Père Jésuite, sans oublier l’affirmation de Jésus enJean 15,136, je me suis dit que c’était le moment ou jamais de les prendre au sérieux, voire à lalettre. Je résolus donc de me jeter à l’eau et de nager au secours de mon confrère menacé denoyade. Je le trouvai dans un état d’extrême exténuation, les yeux déjà brouillés. Je lui dis des’accrocher à mes épaules et nous essayâmes de regagner la côte. Mais à quelque trois centsmètres du rivage, c’était l’endroit où les jeunes avaient fait demi-tour, un violent ressac nousempêchait de passer. Je commençais moi-même à être épuisé et à penser que, pour nous deux,la dernière heure était venue. C’est alors que je me suis souvenu d’une autre aventure maritime,vécue une trentaine d’années plus tôt, en barque mais une fois de plus en compagnie d’unJésuite, dans le Golfe de Morbihan. À la marée basse les courants y sont très forts et entrainenttout vers la haute mer. Nous voyant ramer de toutes nos forces à contre-courant, le vieux Pèrequi connaissait les pièges du Golfe nous avait dit Chers amis, de cette façon vous ne vous ensortirez jamais ; il faut essayer de sortir du courant par le biais. Fort de ce souvenir7, j’ai décidéde longer la côte vers des eaux plus tranquilles. C’est là que mon confrère fut pris en charge parles services d’urgence arrivés entretemps pour être hospitalisé à Jérusalem pendant plusieursjours, tant il avait avalé d’eau de mer jusqu’à l’aspirer dans ses bronches. Jusqu’à la fin de sesjours survenue dix-huit ans plus tard, il n’a cessé de m’appeler en grec, langue qu’il affectionnait,soter mou : mon sauveur.Deux jours après cet exploit, un de nos compagnons de voyage est venu me trouver pour medire que mon geste l’avait incité à renouer avec la pratique religieuse abandonnée depuis trenteans. J’ai toujours pensé que vous, les curés, vous prêchiez ces belles paroles, mais quant à lesmettre en pratique ... Des années plus tard le Monsieur en question a tenu à m’avoir à sonchevet à ses derniers moments. Ce qui m’amène à dire volontiers que je ne sais pas si j’ai jamaisconverti quelqu’un par mes sermons, mais j’en ai gagné au moins un par la natation.Voilà donc l’état d’esprit dans lequel j’ai accepté trois mois plus tard la nomination aux fonctionsde vicaire général. Aux côtés d’un évêque, Mgr Jean Hengen, qui avait choisi comme deviseépiscopale Tibi servire (te servir), cette responsabilité ne pouvait être qu’un service.- Bernard BaudeletPermettez-moi dinsister : en assumant des fonctions de responsabilité au sein de lÉglisecatholique du Luxembourg, n’avez-vous pas risqué dêtre complice de décisions, dactions … quevous auriez pu réprouver ?- Mathias SchiltzLe risque de compromissions existe évidemment. Il y a tout d’abord le devoir de réserve qui lietout agent subalterne vis-à-vis de son supérieur hiérarchique et lui interdit, en règle générale, decritiquer celui-ci ouvertement en public. Cette obligation ne dispense évidemment pas du devoirde présenter, dans la discrétion voulue, des doléances ou de faire des remontrances au6Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime.7Mon interlocuteur et le lecteur permettront au croyant que je suis de voir dans le lien entre ces deuxexpériences si distantes dans le temps un clin d’œil de la Providence.
  8. 8. supérieur quand on est convaincu en conscience qu’il fait fausse route. Je l’ai fait plus d’une fois.Au premier évêque que j’ai servi et avec qui j’entretenais par ailleurs des rapports fort cordiaux,j’ai même deux fois présenté ma démission au cas où il ne changerait pas d’avis.Peut-être ai-je même enfreint le devoir de réserve en prenant position publiquement face à desdécisions de l’autorité ecclésiale qui dépassaient le cadre diocésain. Ainsi j’ai, tout jeunesecrétaire à l’Évêché, publié dès le surlendemain de l’encyclique Humanae Vitae une séried’articles critiques8à cet égard. J’ai fait de même au lendemain de la publication de ladéclaration Dominus Jesus de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, en 2000, qui déniait lequalificatif d’Église aux Communautés issues de la Réforme du XVIesiècle9.D’une façon générale, je me suis efforcé de rester fidèle à la ligne de conduite que je m’étaisfixée dès mon engagement à l’administration diocésaine : faire évoluer l’Église du Luxembourgdans un sens conforme à l’esprit de Vatican II. Y suis-je parvenu? Qui pourra prétendre d’avoirréussi dans ce métier d’équilibriste qui est celui d’un vicaire général ? Puis-je dès lors demanderà nos lecteurs l’indulgence de me juger sur mes intentions plutôt que sur mes œuvres : Etsidesint vires, tamen est laudanda voluntas10.En tout cas, cher Bernard, en répondant à votre question, je ne voudrais pas tomber dans lepiège de l’apologie, ni pour ma vie, ni pour mes actes. Conscient de mes limites et de moninsuffisance, de mes faiblesses et de mes défaillances, sentant que je suis capable du meilleurcomme du pire, je vœux m’en tenir à l’émouvante confession de Julien Green, l’un de mesauteurs français préférés :Si j’avais été seul au monde. Dieu y aurait fait descendre son Fils unique afin qu’il fût crucifié etqu’il me sauvât. Voilà, me dira-t-on, un étrange orgueil. Je ne le crois pas : cette idée a dûtraverser plus d’une tête chrétienne. Mais qui donc l’aurait jugé, condamné, battu et mis encroix ? N’en doutez pas une seconde : c’est moi. J’aurais tout fait. Chacun de nous peut dire cela,tous tant que nous sommes et de tous les coins du monde. S’il faut quelqu’un pour lui cracher auvisage, me voilà. Un fonctionnaire romain pour l’interroger, un soldat pour le tourner endérision, un bourreau pour le fixer avec des clous sur le bois afin qu’il y reste jusqu’à la fin destemps, ce sera encore moi, je saurai faire tout ce qu’il faudra. Un disciple pour le trahir. Necherchez pas, je suis là. Un disciple pour l’aimer. Voilà le plus douloureux de toute cette histoire,le plus mystérieux aussi, car enfin tu sais bien que ce sera moi11.Le 1ermai 2013, jour de mon 80eanniversaire de naissance,et le 14 mai 2013, 80eanniversaire de mon baptême8Luxemburger Wort, August 1968 : 1.8. Vor schweren pastoralen Aufgaben ; 2.8. Die Autorität derEnzyklika (I) ; 3.8. Die Autorität der Enzyklika (II) ; 10.8. Die Begründung ; 12.8. Neuralgische Punkte ; 14.8.Nochmals der Kern der Frage.9Voir à ce sujet ma prise de position „Betroffene Trauer – ungebrochene Hoffnung“, Luxemburger Wort,9.9.2000, p. 7.10« Même si les forces font défaut, on peut louer l’intention ».11Julien Green : Journal 16 novembre 1954 . Œuvres complètes , t. IV, Gallimard 1975, p. 1370 s.

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