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Dossier Peuples premiers - Journal Sciences humaines - Aout 2020

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  1. 1. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Histoire de l’épidémiologie SANTÉ BEL/LUX 6,20 € - SUISSE 10.50 CHF - CANADA 9,99 $CAN - ESP/GR / ITA / PORT CONT 6,70 € - D 7,20 € - DOM / S 6,70 € - TOM / S 900 XPF - MAROC 65 DH - TUNISIE 9.50 TND WWW.SCIENCESHUMAINES.COM - MENSUEL N° 327 - JUILLET 2020 - 5,70 € L 18925 - 327 - F: 5,70 € - RD Les peuples premiers Skinner, les lois du comportement PSYCHOLOGIE L’économie, une science pour améliorer le monde ÉCONOMIE Qu’ont-ils à nous apprendre? SCIENCESHUMAINES Sciences Humaines ENTRETIEN YEHEZKEL BEN-ARI, CERVEAU DU FŒTUS: ATTENTION, CHANTIER EN COURS! Modes de vie, rapports humains, savoirs, cosmogonie, médecine…
  2. 2. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Commande en ligne ou par téléphone au 03 86 72 07 00 Par téléphone au 03 86 72 07 00 Sur Internet www.scienceshumaines.com La psychologie au 21e siècle un panorama clair et concis Chez votre marchand de journaux à partir du 11 juin
  3. 3. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Au sommaire du prochain numéro (en kiosques le 10 juillet) Revivre après une épreuve Sommaire Mensuel – N° 327 – Juillet 2020 – 5,70 € 8 à 15ActuAlité Sociologie - Êtes-vousheureux? Géographie-GéographiedelaCovid 19 16 à 21comprendre Métamorphoses de l’épidémiologie 22 à 25entretien Avec… Yehezkel Ben-Ari Les 1000 premiers jours de notre cerveau 26 à 49 dossier Les peuples premiers. Qu’ont-ils à nous apprendre? coordonné pAr lAurent testot 28 Peuplespremiers,autochtones,racines… Dequiparle-t-on? lAurent testot 32 Où sont les peuples autochtones? cArtogrAphie 34 Sont-ils sans impact sur la nature? stéphen rostAin 36 L’origine des inégalités revue et corrigée JeAn-FrAnçois dortier 38 Sont-ilspacifistes? christophe dArmAngeAt 40 Qu’est-ce que le chamanisme? chArles stépAnoFF 42 «Unjouren1989,lalumières’estéteinte…» entretien Avec nAstAssJA mArtin 44 Que nous enseignent les médecines traditionnelles? FrederikA vAn ingen 46 Comment défendent-ils leurs droits? irène Bellier 48 Le tourisme en quête d’authenticité JenniFer hAys 50 à 55réFérence Burrhus Skinner. Les lois du comportement 56 lire Livre du mois, livres, Roberto Fumagalli/Marka/UIG/Getty Josse/Leemage/Corbis/Getty Derek Shapton 38, rue Rantheaume, BP 256 - 89004 Auxerre Cedex SAS Sciences Humaines communication Principal associé Jean-François Dortier FONDATEUR : Jean-François Dortier REPRÉSENTANTE LÉGALE ET DIRECTRICE DE PUBLICATION : Nadia Latrèche DIRECTRICE GÉNÉRALE : Héloïse Lhérété VENTES ET ABONNEMENTS 0386720700 - serviceclients@scienceshumaines.fr Bénédicte Marrière - Magaly El Mehdi - Mélina Lanvin - Sylvie Rilliot RÉDACTION RÉDACTRICE EN CHEF Héloïse Lhérété - 0386721720 RÉDACTEURS EN CHEF ADJOINTS Martine Fournier - 0386720709 Christophe Rymarski - 0386720710 CONSEILLÈRE DE LA RÉDACTION Martha Zuber RÉDACTEURS Hugo Albandea - 03867217 34 Hélène Frouard - 0386721731 (cheffe de rubrique Actu) Nicolas Journet - 0386720703 (chef de rubrique Lire) Jean-François Marmion - 0386720709 Maud Navarre - 0386720716 (cheffe de rubrique Point sur) Clément Quintard - 0386720713 SECRÉTARIAT DE RÉDACTION ET RÉVISION Renaud Beauval - 0386721727 - Céline Reichel DIRECTION ARTISTIQUE : Brigitte Devaux - Isabelle Mouton ICONOGRAPHIE: Hugo Albandea - 03867217 34 DOCUMENTATION: Alexandre Lepême - 0386721723 SITE INTERNET: hugo.albandea@scienceshumaines.fr WEBMESTRE: steve.chevillard@scienceshumaines.fr MARKETING - COMMUNICATION DIRECTRICE COMMERCIALE ET MARKETING Nadia Latreche - 0386720708 PROMOTION/PUBLICITÉ: Patricia Ballon - 0386721728 contact.annonceurs@scienceshumaines.fr DIFFUSION • En kiosque: MLP. Contact: À juste titres, Stéphanie TROYARD - 04 88 15 12 48 Titre modifiable sur le portail-diffuseurs : www.direct-editeurs.fr • En librairie: Pollen/Dif’pop - 0143620807 ÉDITIONS SCIENCES HUMAINES Agathe Guillot : agathe.guillot@scienceshumaines.fr Patricia Ballon : 03 86 72 17 28 SERVICES ADMINISTRATIFS RESPONSABLE ADMINISTRATIF ET FINANCIER Annick Total - 0386721721 COMPTABILITÉ Jocelyne Scotti - Ophélie Keskas - 0386720702 Sandra Millet - 0386721738 FABRICATION - PHOTOGRAVURE - PRÉPRESSE natacha.reverre@scienceshumaines.fr - 0601701076 IMPRESSION Imprimerie SIEP - ZA Les Marchais - 77590 Bois le roi Origine du papier: Suède Taux de fibres recyclées: 0% Certification: PEFC « Impact sur l’eau » : Ptot 0.005 kg/t CONCEPTION GRAPHIQUE ET CONCEPTION DE LA COUVERTURE : Isabelle Mouton Couverture: FG Trade/Getty - SCIEPRO/Getty Titres et chapôs sont de la rédaction. Commission paritaire: 0522 D 81596 ISSN: 0996-6994 Dépôt légal à parution Un encart «Sciences & Avenir» est posé sur une partie des abonnés Fance. Juillet 2020 ScienceS HumaineS 3 N° 327 Un encart d’abonnement Sciences Humaines est broché sur une partie des magazines
  4. 4. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 *Surtout n’adressez aucun don par voie postale. Actuellement seuls les dons en ligne sont enregistrés. Chère lectrice, cher lecteur, SOUTENEZ votre magazine SCIENCES HUMAINES a besoin de vous. Aujourd’hui, la crise sanitaire s’ajoute encore à un contexte difficile pour la presse. AIDEZ-NOUS à poursuivre notre mission de diffusion des savoirs CONFORTEZ notre indépendance financière et donc éditoriale APPEL AU DON Vous pouvez faire un don* depuis notre site  : https://www.scienceshumaines.com/dons Ou sur le site de la caisse des dépôts  : https://www.donspep.caissedesdepots.fr/?journal=SCIE
  5. 5. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 ÉDITORIAL Rousseaulesappelaitles«sauvages»,oules «Caraïbes»,ouparfoisles«Nègres».Pourlui,ils représentaientlestadelemoins«civilisé»del’espèce humaine,cequiétaitàsesyeuxunequalité!Carpour l’auteurduDiscourssurl’originedesinégalités, lacivilisationn’estpasunprogrèsmaisunecorruption desmœurs.Le«bonsauvage»deRousseauestdoncun êtrefruste,unRobinsonsolitaireanimédemotivations élémentaires(«lerepas,lelogis,lafemelle»)etde capacitésmentalestrèslimitées(il«vendsonlitdecoton lematinetvientpleurerlesoirpourleracheter,faute d’avoirprévuqu’ilenauraitbesoinpourlanuit prochaine»).Maisilestlibre!Voilàcequ’ilestpossible d’écriresanssourcillerau18e  siècle,àuneépoque oùonconnaîtpeudechosessurlaviedeceshommes «sauvages». Unsiècleplustard,aumilieudu19e  siècle, lescolonsoccidentauxpénètrentaucœurdel’Afrique, del’Australie,delaforêtamazonienne,desplaines d’AmériqueduNord,ouencoreenArctique.Ilsy rencontrentcespeuples«indigènes».Ilss’approprientet évangélisentleursterres.Unenouvelleréalitéapparaît: l’homme«naturel»,vivantàmi-cheminentrel’animal etl’homme,sanslangage,sansDieuniloi,n’existepas. LewisMorgan,pionnierdel’anthropologie,s’attache àdécrireleslanguesetsystèmesdeparentédesIndiens iroquois.EdwardTylorcréel’expression«culture primitive»pourvaloriserdessavoirsetcroyances prochesdeceuxdescivilisés.Ilcroitd’ailleurs àl’«unitépsychiquedel’humanité». Passeencoreunsiècle.Aumilieudu20e ,une nouvelleimages’impose.L’évolutionnismen’estplusà lamode.Lesanthropologuescherchentmoinsàdécrire unstaded’évolutiondessociétésqu’uneautrevoie del’humanité.ClaudeLévi-Straussparlede«sociétés froides»,restéesendehorsdel’histoire.Lanotion d’«ethnie»sesubstitueàcellede«race».Ainsil’Afrique noireestfaited’unemyriadeethnique:lesBambaras, Dogons,Yorubas,Fangs,Pygmées,Bushmen.Chaque anthropologues’appropriesongroupe(son«terrain», saspécialité).MarshallSahlins,s’appuyantsurles habitantsdesîlesduPacifique,décritl’âgedepierre commeun«âged’abondance»;PierreClastressoutient quelessociétéssansÉtats’érigentcontrel’État,telsles sociétésanarchistes;lesmarxistesyvoientunvestige ducommunismeprimitif;MarcelMaussaffirmeque lesrelationssociales,viergesd’échangesmarchands, s’organisentautourdudon(etducontre-don). Aujourd’hui,leregardchangeànouveau. Les«peuplespremiers»sontperçuscommelesderniers représentantsd’unehumanitéenvoiededisparition, victimesd’unmondemodernequineleurlaisseaucune place,cequiestuneréalité.Ilsseraientparailleursles dépositairesdeprécieuxsavoirsancestrauxetd’une sagesseimmémoriale(certainsdeleursreprésentants ontd’ailleurssuadapterleurstraditionsauxattentes d’Occidentauxmodernesenquêtedepuretéoriginelle). Leurcultureestdoncdéfendueaunomdela biodiversitéculturelle. Maisd’autresobservateursrévèlentunefaceplus sombre,faitedeviolences,d’inégalités,dedomination masculine(longtempscachéesousl’expression «divisionsexuelledutravail»).Etcertainspeuplesont saccagéleurenvironnementbienavant l’arrivéedesOccidentaux. L’histoiredel’anthropologienousmeten garde.Lespeuplespremiersonttoujoursété unformidableréservoirdefantasmes.Ilfaut s’ensouveniretresterhumbles,avantd’y chercherdesmodèlesetcontre-modèles.■ JEAN-FRANÇOIS DORTIER Les primitifs ne sont plus ce qu’ils étaient… Juillet 2020 SCIENCES HUMAINES 5 N° 327
  6. 6. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Nicolas JourNet COURRIER DES LECTEURS N° 327 6 ScienceS HumaineS Juillet 2020 Mise au point sur «la mémoire de l’eau» L’article de Nicolas Gauvrit et Audrey Bedel, intitulé «Faut-il douter de tout?», publié dans notre mensuel n° 323 (mars 2020), a suscité une réaction critique de la part de l’association Jacques-Benveniste pour la recherche, qui incriminait le paragraphe intitulé «Le mythe de la mé- moire de l’eau» comme pouvant mettre en doute la bonne foi du chercheur Jacques Benveniste pour ses expé- riences des années 1980 et suivantes. Les auteurs de l’article et la rédaction de Sciences Humaines s’associent pour affirmer qu’ils n’ont nullement voulu mettre en doute son honnêteté scien- tifique. Le biais trompeur qu’ils entendaient souligner était celui des médias qui, en validant prématurément les résultats des expériences de J. Benveniste, ont accrédité auprès du public la thèse de la «mémoire de l’eau» alors que cette thèse allait à l’encontre des théories les mieux établies et rencontrait une vive opposition de la part de nombreux spécialistes. Les vérifications qui ont été me- nées par la suite n’ont pas permis de trancher sur le fond, c’est un fait, de sorte que le doute existe sur la reproduc- tibilité des résultats de J. Benveniste. Mais il doit être bien entendu que Sciences Humaines n’a en aucun cas cherché à mettre en doute la bonne foi du chercheur, aujourd’hui disparu, et dont la mémoire est défendue par l’association du même nom. n N.J. Indépendances gagnées ou accordées? De la part de Dominique Gentil, nous avons reçu une remarque concernant le livre de Ian Kershaw chroniqué dans notre numéro 325 (mai 2020): Fidèle lecteur de Sciences Humaines, j’ai acheté, sur votre conseil, le livre de Ian Kershaw, L’Âge global. Le livre est effectivement très intéressant mais j’ai trouvé décevante l’analyse de la décolonisation. On reste sur la doxa habituelle: l’indépendance a été accor- dée par les puissances coloniales. La mobilisation du tiers-monde n’est pas évoquée: la conférence de Bandung en 1955 n’est pas mention- née, ni les révoltes de Sétif (1945) en Algérie, ni celle de Madagascar en 1947 avec sa répression et ses dizaines de milliers de morts. Également oubliés: les révoltes du Cameroun à partir de 1948 et jusqu’en 1971 avec la répression féroce (les têtes coupées des «rebelles» exposées sur les marchés, l’assassinat de Félix Moumié par les services français à Genève en 1960), le sabo- tage de la décolonisation en Guinée (le non-transfert des archives), la gestion déplorable de la possibilité d’indé- pendance au Vietnam (suite à l’attitude bornée de notre représentant à Saïgon, Thierry d’Argenlieu, nommé par de Gaulle), la répression féroce des Anglais au Kenya dans les années 1950. Cordialement. n DomiNique GeNtil Le livre de Ian Kershaw, sous-titré «L’Europe de 1950 à nos jours», est un récit des évènements politiques, économiques et culturels survenus en Europe de l’Ouest et de l’Est durant les 70 dernières années. Il consacre une vingtaine de pages à la «disparition des empires» et l’accès à l’indépendance des colonies anglaises et fran- çaises après 1945. Je n’en fais pas la même lecture que vous, car l’historien n’oublie pas de signaler que ces déco- lonisations furent aussi le fruit de mobilisations civiles ou de luttes armées souvent réprimées dans le sang. Les morts de Sétif sont cités p. 117, la répression de la révolte de Madagascar également, le Kenya des Mau-Maus est évoqué p. 112, la guerre d’Indochine occupe les pages 118 et 119, celle d’Algérie les pages 120 à 123, le cas de la Guinée est cité en page 123. La conférence Afrique-Asie de Bandung (1955) et l’histoire violente de la décolonisa- tion du Cameroun, il est vrai, ne sont pas évoquées. Mais il est difficile d’en conclure que Ian Kershaw considère ces indépendances comme une sorte de cadeau de l’Europe à ses dernières colonies. n N.J. Une laïcité pas assez critiquée Monsieur Antoine Messarra, titulaire de la chaire Unesco d’étude comparée des religions, de la média- tion et du dialogue à l’université Saint-Joseph (Beyrouth), nous a fait parvenir un commentaire développé en réaction à notre dossier «Croire en Dieu aujourd’hui» (n° 324, avril 2020). Faute de pouvoir le reproduire dans son intégralité, je me permets d’en extraire deux points importants. Il oppose d’abord le principe de séparation qui gouverne la laïcité «à la française» à celui de «distinction entre temporel et spirituel». Citons-le: «Une approche anthro-
  7. 7. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Juillet 2020 ScienceS HumaineS 7 N° 327 resses niversitaires de ordeaux P U B Retrouvez ces ouvrages en librairie, ou sur notre site internet : www.pub-editions.fr ÉCRIVEZ-NOUS Vous souhaitez réagir à ce numéro, contacter un journaliste ou soulever un débat? Écrivez-nous à l’adresse suivante: nicolas.journet@scienceshumaines.fr pologique et pragmatique montre qu’il ne peut y avoir de séparation entre religion et politique, mais délimitation des frontières, aménagement des rapports, distinction entre temporel et spirituel. Il ne peut y avoir de “séparation” , au sens de la séparation entre religion et État. Séparation signifie rupture, disjonction, mur séparatif, cesser d’avoir des relations… (Le Robert).» Il ajoute cependant qu’il ne voit pas de «problème majeur sur le plan constitutionnel et juridique dans la laïcité fran- çaise aujourd’hui. Le problème est dans une mentalité fran- çaise, athée, incroyante, anticléricale, hostile à la religion, et qui se dit laïque». C’est sur ce point que, selon lui, notre dossier peut être mis en cause. En effet, tout en complimentant l’éditorial «admirable, profond et nuancé» qui le précède, il re- proche à nos auteurs de n’avoir pas «osé heurter une men- talité malade d’une laïcité qui est bien gérée dans le droit français, mais mal comprise au niveau des mentalités». La laïcité fait l’objet de débats en France, qui exigent chaque fois de rappeler que la «séparation» ne s’applique pas aux religions, mais aux Églises, tandis que les pra- tiques cultuelles sont protégées. Des zones de friction existent, notamment dans la fonction publique, et des «aménagements des rapports» sont mis en œuvre, signe que le dialogue existe. Notre dossier devait-il entrer dans les débats qui divisent les confessions religieuses à l’intérieur d’elles-mêmes? Car c’est de cela qu’il s’agit: favoriser certaines valeurs ou pratiques sur la base de considérations religieuses exigerait, pour un État prescripteur, de prendre parti entre différentes tendances du christianisme, de l’islam et du judaïsme. Tel n’était pas l’objet de ce dossier, ni celui de discuter les enjeux de la laïcité, mais de souligner que, contrairement à une prédiction souvent avancée, la foi religieuse n’avait pas disparu de l’horizon quotidien de nombre d’habitants de ce pays. Un constat capable de déplaire à la «mentalité» dénoncée par notre correspondant. n N.J.
  8. 8. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 ACTU ÉDUCATION N° 327 8 ScienceS HumaineS Juillet 2020 L’école au temps du coronavirus Près d’un milliard six cents millions d’élèves privés d’écoleenraisonducoronavirus, tel est le triste record enregistré par l’Unesco à la fin du mois de mars 2020. Rapidement, les États concernés ont tenté de minimiser l’impact de la suspen- sion des cours. En France, c’est le concept de «continuité péda- gogique» qui est mis en avant. Introduit par la circulaire du 13 mars, il se traduit «d’une part, par la continuité des apprentis- sages et, d’autre part, par le maintien de contacts humains entre les élèves et les profes- seurs». Sa mise en œuvre s’est néanmoins révélée délicate, estime Philippe Meirieu, pro- fesseur émérite en sciences de l’éducation: «Il s’agit d’une cote mal taillée entre une continuité didactique, telle que le propose classiquement le Cned, et une continuité éducative où il s’agi- rait de maintenir le contact et stimuler l’intelligence de l’enfant sans avancer de manière régu- lière dans les programmes. » En Suisse romande et en Bel- gique francophone, où le terme «continuité» a aussi été utilisé, la confusion a été atténuée par un cadrage des objectifs: « Il ne s’agissait pas de faire de nouveaux apprentissages mais seulement des révisions», relate le psychopédagogue Bruno Humbeeck, pour qui la priorité était de limiter le stress des familles. Un souci du vécu psychologique des élèves qui a aussi été à l’œuvre au Québec, où deux semaines de vacances exceptionnelles ont d’abord été décrétées: «L’idée d’une continuité comme si rien n’avait changé n’a jamais été présente. Il s’agissait au contraire d’un temps de relâchement, pour permettre aux familles de faire face à la crise», analyse Chris- tine Brabant, professeure d’édu- cation à l’université de Montréal. Un foisonnement d’innovations Au-delà de ces divergences, la fermeture des écoles a donné lieu à des pratiques similaires dans les pays francophones occidentaux, à commencer par un maintien du lien avec l’enfant par téléphone ou mail, et l’envoi régulier aux familles de propositions d’activités. La plupart des États ont en outre offert des ressources complé- mentaires – «trousse pédago- gique» hebdomadaire au Qué- bec, activités ludo-éducatives via la plateforme «Petit bazar» dans le canton de Genève. Proclamée dans de nombreux pays, la continuité éducative a recouvert des réalités variées. Petit tour d’horizon en francophonie. Autre point commun, la mobili- sation des chaînes de télévision pour diffuser des émissions éducatives, venue compléter une dynamique globale de recours aux outils numériques – classes virtuelles et environ- nements numériques de travail. Cet engouement a donné lieu à un foisonnement d’innovations pédagogiques hétérogènes que salue B. Humbeeck: «On a vu plein d’enseignants s’es- sayer à la pédagogie inversée ou tenter des formes d’accom- pagnement très individualisé: il faudra faire un bilan pour capi- taliser ce qui a bien marché.» Mais la continuité pédago- gique s’est aussi heurtée dans tous ces pays à des obstacles similaires, conduisant à une redécouverte de l’ampleur des inégalités sociales. Édouard Gentaz, professeur d’éducation à l’université de Genève, refuse pourtant de s’en affliger: «Cette période est un hymne à l’école qui nous rappelle que sans elle, l’éducation redeviendrait un privilège réservé à ceux qui disposent d’une chambre indi- viduelle, d’un ordinateur, et de quelqu’un qui accompagne les apprentissages.» Un optimisme que partage également P. Mei- rieu, qui salue un regain d’intérêt pour la relation de coéducation: «Les parents ont redécouvert la difficulté du métier d’ensei- gnant; et les enseignants, le rôle crucial des parents pour aider leurs enfants à être autonomes et persévérants.» n Béatrice Kammerer Michel Clementz/Photo PQR/L’Indépendant/MaxPPP Un élève travaille chez lui pendant l’épidémie de Covid-19, à Perpignan.
  9. 9. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 ACTU ACTU Juillet 2020 ScienceS HumaineS 9 N° 327 Des mains plus grandes qu’on croit Les bilingues ne sont pas plus malins que les autres Parler plusieurs langues, c’est bon pour le cerveau, selon une méta-analyse de 2017… démentie l’année suivante par une autre revue de littérature scientifique. En sciences cognitives comme ailleurs, produire un consensus prend du temps. D’autant que la discipline n’échappe pas aux effets de mode: dès 2015, trois chercheurs montraient que les études concluant aux effets bénéfiques du bilinguisme avaient plus de chances d’être publiées que celles qui affirmaient l’inverse. Alors, faut-il apprendre une deuxième langue à son enfant pour améliorer ses performances cognitives? Non, d’après la dernière étude sur le sujet. Ayant relevé des biais dans les travaux de leurs prédécesseurs – faible échantillon, variables parasites, etc. –, les chercheurs ont mené une nouvelle série de tests cognitifs sur plus de 11000 sujets de 18 à 87 ans, tout en neutralisant cinq variables (genre, âge, niveau d’éducation, statut socioéconomique et préférence manuelle). Ils concluent qu’aucun lien entre le nombre de langues parlées et les performances cognitives n’est significatif n h.a. Emily Nichols et al., «Bilingualism affords no general cognitive advantages. A population study of executive function in 11000 people», Psychological Science, avril 2020. PSYCHOLOGIE On est toujours bien mauvais juge de soi. Y compris lorsqu’il s’agit de percevoir la taille de nos membres. Nous avons ainsi tendance à surestimer la dimension des membres les moins riches tactilement, et inversement à sous-estimer la taille des plus sensibles, comme la main. Les cher- cheurs italiens ont tenté de savoir si cette distorsion existait déjà dans l’enfance. 78 enfants de 4 à 6 ans ont été placés devant des images de leur main, agran- die ou rétrécie: ils devaient alors désigner celle qui leur semblait la plus proche de la taille réelle. Résultat: ils ont tendance à voir leur main plus petite qu’elle est. Cette distorsion est un peu plus forte que dans le groupe témoin des 78  adultes. Comme le rappellent les chercheurs, cette tendance à minimiser la taille de la main pourrait être une façon de compenser la sensibilité plus grande de ce membre, et donc la plus grande «place» qu’il occupe dans le cerveau. Ils appellent à poursuivre les travaux pour évaluer l’impor- tance de cette distorsion à d i v e r s e s é t a p e s d e l’enfance. n hélène Frouard Serena Giurgola et al., «Perceptual représentation of own hand zise in early childhood and adulthood. Scientific reportes», Nature, 2020. Plus de 70 hippopotames vivent aujourd’hui en Colombie. Introduits illéga- lement par le baron de la drogue Pablo Escobar dans les années 1980, les mam- mifères africains ont proli- féré sans que les pouvoirs publics aient pu y faire quoi que ce soit. Les animaux auraient dû être abattus en 2009, mais le public s’y est opposé. Pourquoi? Les hip- popotames sont une espèce particulièrement «charisma- tique », contrairement aux rats ou aux araignées ! Le concept de « charisme » d’une espèce animale reste difficile à définir et surtout très variable. Certains attri- buts physiques (grande taille, grands yeux, belle fourrure…) semblent jouer un rôle, mais l’image d’un animal dépend toujours des représentations sociétales. Et ces représentations pèsent lourdement. Mora- lité : la régulation d’une espèce animale ne peut se faire sans prendre en compte la psychologie humaine. Les Australiens, eux, n’ont pas eu de mal à se mobiliser contre le crapaud buffle… n hugo alBandea Ivan Jarić et al., «The role of species charisma in biological invasions», Frontiers in Ecology and the Environment, avril 2020. Stringer/Reuters Quand les hippopotames nous font les yeux doux Des hippopotames dans une des anciennes propriétés de Pablo Escobar en Colombie.
  10. 10. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 ACTU ACTU ACTU Klaus Vedfelt/Getty SOCIOLOGIE N° 327 10 ScienceS HumaineS Juillet 2020 Êtes-vous heureux? Depuis les années 2000, les chercheurs tentent d’évaluer notre bonheur. Une tâche difficile tant ce sentiment est fugace. Le regard que nous portons sur le passé évolue en per- manence, en fonction de notre présent. Richard Easterlin, pionnier de l’économie du bien-être, montrait déjà dans les années 1970 que les indi- vidus réévaluent rétrospective- ment leur bonheur passé en fonction de leur situation maté- rielle présente – par exemple leurs revenus. Une étude récente montre que le simple fait d’être satisfait ou non de sa vie à un moment donné i n f l u e n c e a u s s i c e t t e perception. À partir d’une étude longitudi- nale menée entre 1991 et 2009 auprès de 20000 citoyens bri- tanniques, des économistes du bonheur ont comparé le bien-être déclaré à un ins- tant T par les répondants et la perception qu’ils s’en font l’an- née suivante. Lors de chaque vague d’entretiens, les partici- pants ont été invités à situer leur degré de satisfaction du moment sur une échelle allant de 1 à 7. Puis on leur deman- dait s’ils se montraient plus, moins ou également satisfaits de leur vie par rapport à la der- nière vague d’enquêtes. Dans un peu plus de la moitié des cas, le souvenir du bien-être passé ne correspond pas à la satisfaction que les répon- dants avaient alors déclarée: dans 17,3 % des cas, ils se disent plus heureux que par le passé, alors que leur niveau de satisfaction n’a en réalité pas augmenté. Les situations inverses (les répondants rap- portant un changement négatif malgré un niveau de satisfac- tion déclaré constant ou en amélioration) sont plus rares: 7,7% des cas. Entre nostalgie et optimisme Derrière cette tendance à voir une évolution plus positive qu’elle ne l’est en réalité se cachent toutefois des dispa- rités. On a tendance à sures- timer la dégradation de son bien-être lorsqu’on déclare un degré de satisfaction faible. Inversement, on surestime l’amélioration lorsqu’on se déclare satisfait. Pour les chercheurs, ces résultats ont des implications politiques : l’illusion positive qui place les personnes heu- reuses sur une trajectoire plus ascendante qu’elle l’est réel- lement leur donne confiance en l’avenir et les rend ouvertes aux innovations. À l’inverse, les personnes malheureuses qui rêvent un passé plus heureux qu’il l’était vraiment peuvent être tentées d’y revenir, ce qui pourrait en partie expliquer leur plus grand pessimisme et leur plus grande réticence au changement. L’étude menée par Alberto Prati et Claudia Senik s’inscrit dans un courant d’études sur le bonheur qui connaît un boom depuis les années 2000 : le nombre d’articles et de livres s’appuyant sur des enquêtes d’opinion évaluant le bien- être subjectif croît de façon exponentielle. Cet intérêt pour le bonheur ressenti est aussi institutionnel : l’OCDE a par exemple lancé en 2011 l’«indi- cateur du vivre mieux», établi selon onze critères objectifs et subjectifs, dont la satisfaction. La norme des normes En France, l’enquête de conjoncture menée auprès des ménages par l’Insee inclut depuis juin 2016 un module de questions sur le bien-être, d’ailleurs utilisé par A. Prati et C.  Senik pour confirmer leurs résultats. Que le bon- heur soit devenu un objet d’étude scientifique légitime – il existe même un « indice du bonheur mondial »  – va de pair avec sa consécration comme valeur, un processus qui s’amorce en France dans les années 1950, s’amplifie dans les années 1970 jusqu’à devenir aujourd’hui la «norme des normes ». Pour Rémy Pawin, historien et auteur d’une Histoire du bonheur en France depuis 1945 (2013), ce triomphe peut d’ailleurs biaiser les études sur le bon- heur: être heureux est devenu si désirable qu’il est d’autant plus difficile de se dire malheu- reux devant un enquêteur! n adèle cailleteau Alberto Prati et Claudia Senik, «Feeling good or feeling better?», HAL archives ouvertes, avril 2020.
  11. 11. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Richard Bord/Getty Juillet 2020 ScienceS HumaineS 11 N° 327 ACTU La France a-t-elle un pro- blème avec son genre musi- cal le plus populaire chez les jeunes ? C’est la thèse que défend le Guardian à partir de deux actualités récentes : la quasi-absence d’artistes hip- hop parmi les nommés aux Vic- toires de la musique et l’an- nonce par le Snep, le syndicat des industriels du disque, que la «surexposition du répertoire rap, hip-hop et R&B» dans les meilleures ventes était en voie d’être « corrigée ». Contraire- ment à ses homologues améri- cain ou britannique, le Snep a arrêté de comptabiliser dans les ventes les écoutes «gratuites» (rémunérées par la pub) en 1 jeune sur 3 maltraité sur Internet Plus d’un tiers des jeunes de moins de 20 ans déclarent avoir été insultés, harcelés ou menacés sur Internet à plusieurs reprises. Ce constat figure en tête d’une enquête récemment rendue publique par l’institut Montaigne et (curieusement) intitulée «Le péril jeune». 3000 jeunes de 11 à 20 ans, 1000 parents et autant de citoyens panélisés ont été interrogés sur quatre aspects critiques de la pratique du net: les cyberviolences, les contenus choquants, les infox et l’usage des données personnelles. Le tableau d’ensemble montre que l’exposition déclarée par les jeunes est toujours supérieure à ce que soupçonnent leurs parents. Ainsi, 46% des jeunes de moins de 15 ans déclarent avoir été exposés au moins une fois à des contenus violents, pornographiques ou racistes, ou encore incitant à des jeux dangereux ou au terrorisme. Mais l’enquête montre aussi qu’un quart des jeunes a proféré des insultes, et qu’un sixième a fait circuler des rumeurs, des menaces ou des photos offensantes. Des résultats qui montrent l’importance de construire une éducation à Internet pour les nouvelles générations. n nicolaS journet Institut Montaigne, «Le péril jeune», avril 2020. Hommes et femmes inégaux devant la pénibilité au travail La pénibilité au travail est un problème de santé publique qui touche notamment les professionnels du tri des déchets. La sociologue Leïla Boudra s’est intéressée à ce «sale boulot (…) intense, répétitif, sollicitant physiquement et cognitivement». Grâce à l’observation des chaînes de tri, elle montre que les conséquences sanitaires sont différentes pour les hommes et pour les femmes. Les premiers se placent assez spontanément en début de chaîne, là où les déchets lourds et encombrants doivent être enlevés. Ils contribuent aussi plus souvent à la manipulation des grosses charges. Résultat: ils sont les principales victimes des accidents du travail du secteur. Les femmes, elles, sont plus souvent en bout de chaîne sur des postes qui réclament minutie et concentration. Elles y sont surexposées «à des contraintes de rythme, à la répéti- tivité des tâches et à une autonomie restreinte». Ces contraintes peu visibles les condamnent à une moindre reconnaissance et une plus grande invisibilité. n h.F. Leïla Boudra, «Le tri des déchets ménagers. Inégalités de genre et santé au travail», Travail, genre et sociétés, n° 43, 2020/1. La France méprise-t-elle ses artistes hip-hop? streaming, qui dopent la popu- larité des artistes hip-hop. Et ce alors qu’en janvier dernier, le média spécialisé DJBooth sacrait Paris première ville hip- hop du monde, avec plus de 2,6 millions d’albums vendus en 2019 par ses artistes… Un contraste qui, pour le quotidien britannique, marque le fait que le rap français constitue « la bande-son d’une crise d’iden- tité nationale » dans un pays marqué par des « divisions raciales amères». Voilà qui vient à tout le moins confirmer l’inté- rêt des études sur le hip-hop français, cette «contre-culture juvénile et banlieusarde » – selon les mots de la socio- logue Pauline Clech – qui est devenue aujourd’hui un genre musical dominant. n jean‑marie pottier Michael Oliver, «“You're not welcome”: rap's racial divide in France», The Guardian, 22 avril 2020. Pauline Clech, «Mobilités sociales et rapports au pouvoir institutionnel: une élite du hip-hop en banlieue rouge», Politix, n° 114, 2016/2. Paris, 29 juin 2018. Oxmo Puccino en concert à l’Olympia.
  12. 12. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 ACTU 12 ScienceS HumaineS Juillet 2020 ACTU ACTU GÉOGRAPHIE Infectiologues, épidémiologues, biologistes travaillent activement pour comprendre l’épidémie de Covid-19. Et si celle-ci dépendait aussi des territoires? Géographie de la Covid-19 Si la Covid-19 n’a épar- gné aucun département français, elle les a frappés de manière très variable. Au 3 mai, les plus touchés, dans le Grand Est, frôlaient les 5 hospitalisa- tions pour 1000 habitants, soit dix à vingt fois plus que pour les moins atteints, dans le Sud- Ouest. Des statistiques dont la recherche a commencé à s’emparer pour calculer la part, dans la pandémie, des carac- téristiques socioéconomiques des territoires. Trois économistes d'universités franciliennes, Mounir Amdaoud, Giuseppe Arcuri et Nadine Levratto, ont ainsi pointé une influence aggravante de la den- sité de population sur le nombre d’hospitalisations et de décès dus au virus dans les différents départements  (1). Influence d’autant plus frappante que les départements moins denses ont une population plus âgée, et donc un taux de mortalité plus fort en temps normal. Mais influence relative: les trois chercheurs rappellent que la géographie de l’épidémie reste dépendante de ses foyers de départ, les désormais célèbres «clusters» qui ont ensuite conta- miné les départements conti- gus. Si la dense Haute-Garonne compte beaucoup plus de cas que l’Ariège ou le Gers voisins, elle en compte beaucoup moins que le Haut-Rhin, département de même densité qu’elle mais devenu un «cluster» après un rassemblement évangélique mi- février… Sur son blog, le géo- graphe Olivier Bouba-Olga, qui mène une analyse au quotidien de la pandémie, estime que la densité joue avant tout un rôle dans un processus «cumula- tif» de multiplication des cas, dont la base reste avant tout les «accidents historiques» (2). Le type de densité plutôt que la densité Selon le géographe américain Richard Florida, c’est par ailleurs moins la densité qui compte dans la contagion que le type de densité (3). Cette réflexion est aussi celle de M. Amdaoud, G. Arcuri et N. Levratto, qui démontrent qu'à densité com- parable, une population qui compte davantage d'ouvriers et une répartition des revenus plus inégale sera plus exposée aux risques en raison de la poursuite d’activité en période de confi- nement. La comparaison entre villes et quartiers des États-Unis en est une bonne illustration: San Francisco a été moins tou- chée que New York, moins riche et plus diverse socialement. Et à New York, Manhattan, le quartier le plus dense mais de loin le plus riche, a été compa- rativement moins frappé que le Bronx ou Staten Island. Les divisions raciales ont aussi joué: à Milwaukee, une des villes les plus ségréguées du pays, la carte du coronavirus recoupe pour l’instant mieux celle de la couleur de peau que celle des revenus (4)… Pour penser la géographie du coronavirus, il ne faut cependant pas réfléchir uniquement en termes de résidents mais aussi de visiteurs. Aux États-Unis, des lieux touristiques, comme les stations de ski de l’Idaho ou du Colorado, ont connu des flambées virales incomparables avec les territoires alentour. En Espagne, une étude a relié la dissémination du virus au retour des étudiants madrilènes chez leurs parents (5). En revanche, M.  Amdaoud, G.  Arcuri et N. Levratto n'ont pas identifié de lien entre la proportion de résidences secondaires et la propagation du virus en France, ce qui, écrivent-ils, amène «à relativiser l’importance des mouvements de population intervenus au moment du confinement», très médiatisés à l’époque. n j.‑m.p. (1) Mounir Amdaoud, Giuseppe Arcuri et Nadine Levratto, «Covid-19: analyse spatiale de l’influence des facteurs socioéconomiques sur la prévalence et les conséquences de l’épidémie dans les départements français», laboratoire EconomiX, avril 2020. (2) Olivier Bouba-Olga, «La densité favorise-t-elle l’épidémie?» (ép. 26), blogs.univ-poitiers.fr/o-bouba-olga, 29 avril 2020. (3) Richard Florida, «The geography of coronavirus», citylab.com, 3 avril 2020. (4) Joel Rast, «Milwaukee’s coronavirus racial divide. A report on the early stages of Covid-19 spread in Milwaukee county», Center for Economic Development, 21 avril 2020. (5) Luis Orea et Inmaculada Álvarez, «How effective has the Spanish lockdown been to battle Covid-19? A spatial analysis of the coronavirus propagation across provinces», Fundación de Estudios de Economía Aplicada, mars 2020. N° 327 Andrew Lichtenstein/Getty New York, avril 2020.
  13. 13. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 ACTU ACTU Juillet 2020 ScienceS HumaineS 13 N° 327 HISTOIRE La biodynamie, une croyance bien enracinée L’affaire Dreyfus du pauvre La revue Histoire de la justice vient de publier les actes du colloque de 2018 consacré au thème «Punir et réparer». Les travaux avaient notamment abordé l’affaire Jules Durand. En août 1910, les dockers charbonniers du port du Havre sont en grève. Leur leader, le syndicaliste J. Durand, est alors victime d’une machination: à coup de faux témoignages et de preuves fabriquées, il est accusé à tort du meurtre d’un ouvrier hostile à la grève et est condamné à mort. La mobilisation active de nombreuses personnes – syndicalistes, parlementaires, dreyfusards etc. – lui évite l’échafaud. Le syndicaliste sera innocenté en 1918, mais devenu fou, il mourra quelques années plus tard dans un asile. Ce scandale judiciaire longtemps méconnu fait l’objet d’un regain d’intérêt depuis quelques années. Un inventaire des sources disponibles, présenté dans la revue, incitera peut-être quelques historiens à continuer les recherches sur ce qui fut aux yeux des contemporains «l’affaire Dreyfus du pauvre». n h.F. Claude Gauvard (dir.), Punir et réparer en justice du 16e au 21e  siècle, La Documentation française, coll. «Histoire de la justice», 2019. C’est bien connu, si vous voulez que vos cheveux soient vigoureux, il faut les couper en Lune montante. De même que ce sera le moment de planter vos radis. Et bien sûr, il y a plus de naissances les soirs de pleine Lune! Depuis l’Antiquité, de nombreuses croyances sont attribuées à notre unique satellite natu- rel. Si elles perdurent toujours aujourd’hui, ce n’est pourtant pas faute de réfutations. Dès le 17e  siècle, des agronomes comme Olivier de Serres se sont interrogés. Et depuis qu’elles ont été confrontées aux évaluations scienti- fiques, ces croyances ont été systématique- ment réfutées: non, le nombre de naissances ne varie pas en fonction des phases de la Lune, et on n’a trouvé aucune corrélation entre pleine lune et taux de suicides. Dans l’agriculture, l’influence de la Lune prend un nouvel essor au début du 20e  siècle avec la naissance de l’anthroposophie et son illustre fondateur Rudolf Steiner. La modernisation du monde agricole, la diffusion des machines mécaniques perturbent le monde paysan; certains souhaitent conserver une «agriculture plus naturelle». Dans ses Cours aux agricul- teurs (1924), R. Steiner publie ses recomman- dations, faites de rituels (lune montante pour les activités liées à la pousse, lune descen- dante pour la récolte) et de diverses prépa- rations de son invention. Telle par exemple la «bouse de corne» fabriquée avec de la bouse de vache, si possible gestante, insérée dans une corne de vache puis enterrée tout un hiver pour «capter les forces cosmiques». Ainsi est née l’agriculture biodynamique, très en vogue aujourd’hui, qui associe principes de R. Stei- ner et pratiques de l’agriculture biologique. Si les recherches scientifiques n’observent pas de meilleurs résultats lorsque l’agricul- ture biologique est réalisée en biodynamie, peu importe!, conclut l’auteur de cette étude dont on saluera à la fois la rigueur scientifique mais aussi l’absence de tout préjugé: certes, la biodynamie semble bien être associée à une forme de pensée magique, mais «à l’heure actuelle, malgré l’épandage de vessie de cerf fermentée dans les champs, aucun risque sanitaire lié à la consommation de produits biodynamiques n’est identifié. Et les agricul- teurs biodynamiques peuvent être par ailleurs de très bons agriculteurs», ajoute-t-il. n Flora Yacine Jean-Jacques Ingremeau, «Cultiver avec la Lune: superstition ou technique validée?», Science et pseudoscience, n° 330, février 2020. Zuma/Alamy Le maraîcher Aaron Dinwoodie utilise les techniques de biodynamie dans son exploitation de Californie.
  14. 14. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 ACTU N° 327 14 ScienceS HumaineS Juillet 2020 ARCHÉOLOGIE Quand les animaux font de la préhistoire Étudier les restes d’animaux trouvés sur des sites anciens d’occupation humaine a toujours intéressé les archéo- logues. Dans les années 1970, les études du lien homme-ani- mal connaissent un tournant avec la création de laboratoires dédiés à ces questions. En France, François Poplin et Jean-Denis Vigne œuvrent à l’émergence de la discipline. C’est avec la participation du laboratoire qu’ils ont contribué à fonder qu’une équipe interna- tionale vient de perfectionner les méthodes de datation des os au carbone 14, afin de pou- voir analyser des os de mammi- fères jusqu’ici trop petits pour être étudiés. Appliquées à quatre sites archéologiques, ces nouvelles techniques ont bouleversé certaines chronolo- gies précédemment établies. Ainsi, à Lano, en Corse, elles ont montré qu’un rongeur du siècle dernier était venu se nicher dans une strate de l’âge du bronze, témoignant d’«une inversion stratigraphique» sur certaines zones du site : des couches plus proches de la surface étaient en fait plus anciennes! L’investigateur principal, Juan Rofes, s’intéresse plus large- ment à la recolonisation des mammifères après la der- nière glaciation. Par exemple, certains types de rongeurs peuvent témoigner d’une société agricole et leur pré- sence être associée à celui d’un grenier. Comme l’explique le bioarchéologue Antoine Zazzo, l’un des coauteurs de l’étude: «Les sociétés de pro- duction composées d’éleveurs ou d’agriculteurs sédentaires ont quasiment totalement remplacé les sociétés de “pré- dation” composées de chas- seurs-cueilleurs plus mobiles, c’est très récent à l’échelle de l’humanité. C’est un mode de relation à l’environnement qui a dominé et remplacé les autres mais ce n’était pas le seul au départ. Cela peut nous ame- ner à interroger notre façon de concevoir notre relation à notre environnement, qui n’est qu’une des nombreuses moda- lités possibles.» Possessions symboliques À l’autre bout du monde, en Afrique du Sud, une équipe s’est pour sa part penchée sur les restes osseux de félins nocturnes, chats sauvages, léopards ou caracals, trouvés dans un abri sous roche daté du Paléolithique moyen (le site a été occupé de -115000 à - 50 000). Elle a décou- vert des traces de découpes caractéristiques du retrait Deux études récentes témoignent du dynamisme actuel de la zooarchéologie. Une discipline qui explore les liens changeant entre l’homme et son environnement. des fourrures. Ces dernières servaient à l’habillement ou aux parures dans un contexte où les sociétés humaines de ces territoires commencent à distinguer leurs identités par des possessions symbo- liques (œufs d’autruche gra- vés, perles et donc fourrures). Cette relation particulière entre félins et groupes humains était déjà attestée dans d’autres régions du monde, notam- ment en Europe, où des dents de lion des cavernes percées pour servir d’ornement ont été découvertes, mais très peu de preuves archéologiques d’une telle relation avaient été docu- mentées jusqu’à présent sur le continent africain. L’archéozoologie éclaire ainsi divers pans des relations de l’homme à son environnement. Selon A. Zazzo, « étudier la faune passée permet d’éva- luer la perte de biodiversité. Pour quantifier l’impact de la prédation de l’homme sur son environnement, il faut avoir des référentiels. La discipline a ainsi son rôle à jouer dans les débats actuels sur les change- ments environnementaux cau- sés par les activités humaines.» Une façon d’entrer dans notre histoire par un trou de souris. n chloé reBillard Juan Rofes et al., «Detecting stratigraphical issues using direct radiocarbon dating from small-mammal remains», Journal of Quaternary Science, mai 2020. Aurore Val et al., «Human exploitation of nocturnal felines at Diepkloof Rock Shelter provides further evidence for symbolic behaviours during the Middle Stone Age», Nature Research Scientifics Reports, 2020. Zooarchéologistes sur un chantier de fouille à Inglewood, Californie. Katie Falkenberg/The Los Angeles Times/Getty
  15. 15. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 ACTU Juillet 2020 ScienceS HumaineS 15 N° 327 SCIENCE POLITIQUE Donald Trump, profiteur des deuils de guerre Sauf grosse surprise, l’élection présidentielle américaine du 3 novembre 2020 opposera Donald Trump à Joe Biden. Comme Hillary Clinton, l’ancien vice-président de Barack Obama s’était prononcé, fin 2002, en faveur de la guerre en Irak en tant que sénateur du Delaware. Une décision dont il a depuis admis qu’elle constituait une «erreur». Reviendra-t-elle le hanter dans les urnes face à un Trump qui s’est vanté d’une politique étrangère musclée mais moins interventionniste et moins encline aux «guerres stupides et sans fin» – selon ses termes – que celle de ses prédécesseurs? Deux chercheurs se sont récemment penchés sur l’impact du bilan humain des guerres en Irak et en Afghanistan sur le score de Trump en 2016, en comparant celui-ci avec le score de Mitt Romney en 2012. Les républicains, qui avaient notamment perdu du terrain dans les régions les plus meurtries par la guerre lors des dernières années de la présidence Bush, en ont regagné avec Trump de manière «substantielle et significative». État par État, la progression du candidat républicain en quatre ans a été d’autant plus forte que la région concernée a payé un lourd tribut aux près de 7000 morts des guerres en Afghanistan et en Irak: une hausse d’une dizaine d’unités du taux de soldats morts dans un État (qui tourne en moyenne autour de 20 morts pour 1 million d’habitants au niveau national) correspond à une augmentation d’environ deux points du score de Trump par rapport à celui de Romney. Un constat que confirme une analyse statistique plus fine effectuée au niveau des quelque 3000 comtés, ces subdivisions de base de la vie politique américaine, en tenant compte par ailleurs de leur profil plus ou moins «Trump-compatible». Reste désormais à savoir si cet effet en faveur de Trump se renouvellera en novembre prochain, après quatre ans d’une présidence marquée par une alternance d’«impulsions militaristes et isolationnistes». n j.‑m.p. Douglas Kriner et Francis Shen, «Battlefield casualties and ballot-box defeat. Did the Bush-Obama wars cost Clinton the White House?», PS: Political Science & Politics, avril 2020. ABONNEMENT 1 AN Entourez le tarif choisi Simple 11 mensuels Complet 11 mensuels + 4 GDSH PARTICULIER FRANCE 48 € 65 € ÉTUDIANT FRANCE Sur justificatif de la carte d’étudiant en cours de validité. 41 € 55 € INSTITUTION ET PAYS ÉTRANGERS (Entreprise, administration, association, bibliothèque). 58 € 82 € OPTION HORS-SÉRIE 9,90 € SEULEMENT* ! PRIX UNIQUE TOUTES DESTINATIONS ABONNEZ-VOUS Abonnez-vous par téléphone au 03 86 72 17 39 - Code 327 À compléter et à retourner avec votre règlement dans une enveloppe NON AFFRANCHIE à l’adresse : Sciences Humaines - Libre Réponse 60 546 - 89 019 Auxerre Cedex Choisissez votre formule PAR AVION ajouter : 7 € pour un abonnement simple - 10 € pour un complet *Cette option est strictement réservée aux abonnés. Par chèque (bancaire ou postal) à l’ordre de Sciences Humaines Par Carte bancaire Expire le Cryptogramme (3 derniers chiffres CB) Date et signature obligatoires : OUI, je m’abonne à Sciences Humaines au prix de € OUI, j’ajoute l’option Hors-Série au prix de € OUI, je choisis l’acheminement par avion au prix de € Je règle aujourd’hui la somme de € 2 numéros hors-série/an Cochez les cases correspondantes : Mes coordonnées : Nom Prénom Société Adresse CP Ville Pays Courriel Profession/Cycle et filière (pour les étudiants) En retournant ce formulaire, vous acceptez que Sciences Humaines responsable de traitement, utilise vos données personnelles pour les besoins de votre commande, de la relation Client et d’actions marketing sur ses produits et services. Pour connaître les modalités de traitement de vos données ainsi que les droits dont vous disposez (accès, rectification, effacement, opposition, portabilité, limitation des traitements, sort des données après décès), consultez notre politique de confidentialité à l’adresse https://www.scienceshumaines.com/politique-confidentialite ou écrivez à notre Délégué à la protection des données à Sciences Humaines BP 256 – 89004 Auxerre Cedex ou dpo@scienceshumaines.fr
  16. 16. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Métamorphoses de l’épidémiologie Médecins, infirmiers, biologistes… et épidémiologistes. Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, les épidémiologistes ont été placés sur le devant de la scène. Grâce à la puissance de leurs modèles mathématiques, ces professionnels mal connus participent activement à la lutte contre cette maladie nouvelle. 16 ScienceS HumaineS Juillet 2020 N° 327 Hélène Fouard 3 0000 lits de réanimation? 100000 lits?Enmarsdernier,l’épidémiede Covid-19 explose en France. Les responsablesdeshôpitauxsuivent anxieusement les prévisions élaborées quotidiennement par les épidémiolo- gistes. Rapidement, ces derniers sont pla- céssouslefeudesprojecteurs.Desexpres- sions comme « porteur sain » ou «immunitédegroupe»entrentdansnotre vocabulaire. Tous, nous découvrons les subtilités d’une discipline mal connue, l’épidémiologie. Celle-ci a pourtant une longue et riche histoire. On en trouve les prémices dès l’Antiquité, explique Joël Coste, médecin et historien de la méde- cine: «Dans le corpus hippocratique, qui réunit des textes rédigés aux 5e et 4e  siècles avant notre ère, les livres des “Épidémies” témoignent de bonnes connaissances sur l’aspect collectif des maladies.» Les Grecs, précise l’historien, associent avec finesse certaines pathologies aux conditions cli- matiquesougéographiques.C’estlecasdu paludisme observé dans les zones maré- cageuses, ou de nombreuses maladies respiratoiresetdigestivesdontlecyclesuit celuidessaisons. Enregistrerlesmorts Pour comprendre plus précisément ces épidémiesmeurtrières,ilfauttoutefoisdes données précises, notamment le nombre de victimes. En Europe, certains pays se Comprendre mettentàenregistrernaissancesetdécèsà partirdu16e  siècle.Dèsle17e  siècle,laville deLondresyajoute«ledétaildesmaladies et accidents» qui ont causé la mort. Voilà qui permet à l’anglais John Graunt (1620- 1674) de mesurer pour la première fois les picsdemortalitédusauxépidémies (1). Mais les premiers vrais succès de l’épi- démiologie datent du 19e  siècle – le mot est d’ailleurs forgé à cette période. C’est l’époque du chemin de fer, du bateau à vapeur et de la réfrigération: le premier navire à chambre froide (et à voiles) prend lameren 1876.D’oùunecirculationaccrue des hommes, des marchandises, et avec eux des «maladies pestilentielles»: cho- léra, fièvre jaune ou «peste d’Orient» (2). Parallèlement,onassisteàune«avalanche dechiffres»sansprécédent,pourreprendre l’expression de l’épistémologue Ian Hac- king. Brillance des étoiles, taille moyenne des conscrits ou nombre de morts: tout se mesure. Se développe alors une véritable sciencedesmaladies,fondéesuruncroise- mentastucieuxentrelesdonnéeschiffrées de la mortalité et les enquêtes de terrain. L’une des plus célèbres est celle de John Snow à Londres (encadré p. 17). Comme le notent les historiennes Anne Hardy et Eileen Magnelo dans un dossier spécial de Sozial und Präventivmedizin, cette première épidémiologie est une science fondée sur l’observation, qui utilise des méthodes statistiques assez simples et fait usage de beaucoup de bon sens (3). Elle permetaufinaldefaireprogresserlesavoir scientifique et d’affiner les stratégies de lutte contre les épidémies, généralement attribuéesaux«miasmes»quiflottentdans l’air. À Bombay par exemple, un violent épisodedepesteéclateen 1896.L’adminis- trationparvientàlocaliserlesfoyersépidé- miques,situésdansdesquartiersvétustes, etlancedestravauxd’assainissementpour yremédier (4). LaBelleauboisdormant Àlafindu19e  siècle,grâcenotammentaux travaux de Pasteur, Eberth ou Koch, il est enfinprouvéquelesmaladiesinfectieuses sont provoquées non pas par l’environ- nement, la mauvaise qualité de l’air ou la pauvreté mais par de minuscules êtres vivants, les microbes (nos actuels virus et bactéries).Labactériologiedevientalorsle brasarmédelaluttecontrelesépidémies: ne suffit-il pas d’isoler le germe respon- sable, et de protéger les populations par une vaccination comme on sait le faire pour la variole depuis des siècles? Peu à peu, des maladies comme la diphtérie, la rage ou la fièvre typhoïde cèdent du terrain.«L’épidémiologieconnaîtalorsune éclipse relative, explique l’historien Luc Berlivet, elle est menacée de devenir une sciencesubalterne,ancillaire.»Audébutdu 20e  siècle,l’undesesspécialistes,William
  17. 17. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Comprendre 17 N° 327 Juillet 2020 ScienceS HumaineS Roberto Fumagalli/Marka/UIG/Getty Wikimedia Commons Hamer, la comparera même à la Belle au boisdormant,victimedusortilègejetépar la bactériologie (5). Mais certaines mala- diesnelivrentpassifacilementleursecret. C’est le cas de la rougeole, dont le virus ne seradécouvertqu’en 1954etlevaccinmis au point dans les années 1960. De plus, la bactériologie a bien du mal à expliquer pourquoi les épidémies naissent ici plutôt qu’ailleurs, telle année plutôt que telle autre, et tuent les uns plus que les autres. Des questions particulièrement aiguës lors de la très grave pandémie de grippe espagnole, une grippe H1N1 qui meurtrit le monde en 1918-1919. Transmise par un virus à l’époque inconnu, elle témoigne brutalement des limites de la microbio- logie et vient ainsi déstabiliser le modèle bactériologique,expliqueJoëlCoste. Lethéorèmedumoustique Pour comprendre la dimension collec- tive des maladies, l’épidémiologie a donc En 1854, une épidémie de choléra s’abat sur Londres. Le docteur John Snow soupçonne cette maladie d’être due à un «poison» circulant dans l’eau. Il se saisit d’une carte de Londres et reporte sur chaque immeuble le nombre de morts. Il note, aussi, la localisation des différentes pompes à eau et interroge des habitants sur leurs habitudes quotidiennes. Le croisement de ces différentes données lui permet de montrer que les cas de choléra sont associés à l’usage d’une des pompes à eau. n H.F. Center of Disease Control and Prevention, «Principles of epidemiology, third edition. Historical evolution of epidemiology», octobre 2006. www.cdc.gov/ Personnes dans une file d'attente à l'entrée d'un magasin d’alimentation de Milan.
  18. 18. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Roosevelt est mort! Comprendre 18 ScienceS HumaineS Juillet 2020 N° 327 Les titres de la presse au lendemain de la mort de Franklin Roosevelt, survenue le 12 avril 1945 à la suite d'une hémorragie cérébrale. encore de beaux jours devant elle. Une nouvelle génération de chercheurs en est convaincue.DélaissantlesrivesduGange ou les taudis londoniens, ils empruntent désormais leurs outils aux mathémati- ciens et aux démographes. Comme l’ex- plique l’un d’eux, Major Greenwood, cité par l’historienne Olga Amsterdamska, les maladies sont comme des villes: on peut les découvrir en marchant dans la rue et en étudiant leurs monuments les plus illustres, ou bien par une vision globale, en survolant la cité en aéroplane (6). C’est ce que fait notamment Ronald Ross. Né dans les Indes britanniques en 1857, il a le premier compris que le paludisme (la «malaria» des Anglais) est transmis par des insectes, les anophèles: la découverte lui vaut un prix Nobel en 1902. En 1911, il établit ce qu’on appelle le «théorème du moustique». Dans son article, paru dans la revue Nature, il démontre par de simples calculs qu’il suffit de faire baisser la concentration d’anophèles en dessous d’unseuilcritiquepourarrêterlaprogres- sion de la maladie. Ses collègues Major Greenwood et William Topley choisissent pour leur part la voie de l’expérimenta- tion animale en provoquant artificielle- ment des épidémies dans des groupes de souris de laboratoire. En faisant varier la proportion de rongeurs immunisés pré- sents dans chaque groupe, ils observent qu’en dessous d’une certaine masse cri- tique d’individus susceptibles de tomber malades, l’épidémie se tarit. On retrouve le même type de recherche dans les tra- vaux des mathématiciens William Ker- mack et Anderson McKendrick. Jusqu’ici, rappellent-ils en introduction de l’article paru en 1927 dans les Proceedings of the Royal Society, on pensait que les épidé- mies s’arrêtaient naturellement lorsque toute la population était touchée, ou que l’agent infectieux perdait de sa virulence. Ils infirment ces théories en construisant desmodèlesthéoriques.Ilscalculentcom- ment évolue la proportion des individus susceptibles de tomber malades, déjà infectésounonconcernésparlamaladie, qu’ilssoientmortsouimmunisés,enfonc- tiondecertainsfacteurscommeladensité de population ou le taux de mortalité. Ils parviennent à prouver qu’une épidémie, engénéral,setermineavantquetoutesles personnes susceptibles de contracter la maladiel’aientattrapée. Ces raisonnements basés sur une com- partimentation de la population en sous- groupes fondent ce qu’on appelle encore aujourd’hui le modèle SIR. Ils permettent Le 12 avril 1945, le président Roosevelt s’écroule, victime d’une hémorragie cérébrale. Le pays est sous le choc. L’événement met en lumière de façon crue une évolution surprenante: dans les pays riches, les maladies cardiovasculaires sont devenues la première cause de mortalité dans le pays, détrônant les maladies infectieuses. En France par exemple, ces maladies cardiovasculaires tuent «seulement» 1 Français sur 10 en 1906. Elles en abattent 1 sur 5 en 1930, et pratiquement 1 sur 2 (40%) en 1970 (1) ! L’épidémiologie trouve là un nouveau terrain. Car, qu’il s’agisse de choléra ou de cancer, la question posée reste la même qu’autrefois: comment une maladie se diffuse-t-elle au sein de la population? Peut-on identifier les conditions qui expliquent sa progression? Enquêtes de terrain et calculs statistiques sont mobilisés pour comprendre les causes de nouvelles maladies. Aux États-Unis, une enquête est ainsi lancée en 1948 dans la petite ville de Framingham. Des milliers d’habitants volontaires sont questionnés à intervalles réguliers sur leurs habitudes de vie et passent – volontairement – des examens médicaux. Les données recueillies permettent de montrer qu’il y a un lien statistique entre les problèmes cardiovasculaires et l’hypertension artérielle ou l’excès de cholestérol. Une nouvelle épidémiologie est en train de naître: il ne s’agit plus seulement d’étudier la trajectoire des maladies infectieuses, mais également les causes – biologiques, génétiques mais aussi sociales et comportementales – des maladies. n H.F. (1) Thierry Eggerickx et al., «L’évolution de la mortalité en Europe du 19e  siècle à nos jours», Espace, populations, sociétés, 2017/3. Anthony Calvacca/The Life Images Collection/Getty
  19. 19. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Comprendre 19 N° 327 Juillet 2020 ScienceS HumaineS de comprendre la dynamique des épi- démies. Ce sont à eux que l’on doit par exemple la notion d’immunité de groupe dontonatantparlépourlaCovid-19– l’épi- démie s’arrêtera probablement d’elle- même lorsque 60% de la population aura étéimmunisée.Maisàl’époque,ces«châ- teauxdecartesmathématiques»sontpeu accessibles aux contemporains: la maî- triseenjouéedescalculsd’intégralesetdes transformations de Laplace est un plaisir auquels’adonnentpeudemédecins. Unescienceglobalisée Au tournant du 20e  siècle, l’épidémiologie renforce aussi sa dimension internatio- nale. Les États échangent leurs données dans ce domaine, et construisent des réseaux de surveillance. L’historienne Céline Paillette détaille: «Les conférences sanitaires internationales qui naissent en 1851 se pérennisent en 1907, avec la création de l’Office international de l’hy- giène publique puis avec la Commission des épidémies créée en 1920 au sein de la Société des nations», l’OMS prenant le relais en 1947. Voilà qui permet d’harmo- niser les pratiques – par exemple la durée de quarantaine des navires – mais aussi de collecter et d’échanger des données venantdumondeentier.L’effortestfacilité dès 1893 par une classification interna- tionale des maladies, fondamentale pour homogénéiser les données. Elle conti- nue aujourd’hui encore à représenter un maillon essentiel de la lutte épidémique: en avril 2020, l’OMS a publié un guide de codage des décès dus à la Covid-19 pour permettrel’agrégatdesstatistiquesdansle mondeentier.Ladisciplinebénéficieaussi depositionssolidesdanslemondeacadé- mique et s’institutionnalise, profitant de l’essor des politiques de santé publique notamment aux États-Unis et en Grande- Bretagne.AuxÉtats-Unis,souligneL. Ber- livet,laphilanthropieaméricaine,notam- mentlaRockefellerFoundation,«faitdela professionnalisation de la santé publique une de ses grandes priorités», contribuant à créer en 1916 l’École d’hygiène et de santépubliquedel’universitéJohns-Hop- kins – en 2020, les cartes quotidiennes d’évolution de la pandémie de Covid-19 produites par la Johns-Hopkins sont lar- gement reprises par les grands journaux comme Le Monde. La Grande-Bretagne voit aussi émerger quelques grands pôles, notammentàlaLondonSchoolofHygiene andTropicalMedicine,elle-mêmeencore trèsactiveen 2020. Letabacdansleviseur Après-guerre, notamment après le décès brutal de Franklin D. Roosevelt en 1945 (encadré p. 18), les épidémiologistes com- mencent à s’aventurer hors du domaine infectieux. Les maladies cardiovascu- laires ou le cancer, par exemple, entrent dans leur orbite. Une expérience fon- datrice est menée en Grande-Bretagne en 1947. Suite à une augmentation du nombre de cas de cancers du poumon, le Medical Resarch Council enquête auprès de divers patients, victimes ou non de cette affection. Tous sont interrogés sur leurs habitudes de vie (7). Les résultats sont sans appel: les victimes de cancers pulmonaires se distinguent des autres patients par leur plus forte consomma- tion de tabac. Ces résultats sont confor- tés par une enquête prospective menée à partir de 1951: 36000 médecins sont suivis régulièrement. Dès 1954, au grand dam des marchands de cigarettes, l’étude prouve sans équivoque que le tabac est un cancérigène majeur pour l’homme. De son côté, le suivi de plusieurs milliers d’Américains permet de montrer le rôle du diabète et de l’hypertension dans les maladies cardiovascultaires (encadré p. 18). La nouvelle épidémiologie acquiert là ses titres de noblesse, non sans peine: «Dans les années 1950, souligne l’histo- rien L. Berlivet, certains épidémiologistes se sont élevés contre le fait qu’on puisse parler d’épidémiologie pour autre chose que des maladies infectieuses.» Les réti- cencescèdentdevantlapuissancedecette nouvelle approche qui permet de mieux comprendrecesmaladiesdites«multifac- torielles», et explorer leurs causes variées – génétiques,comportementales,sociales, etc. On parlera désormais d’épidémie de cancer, d’obésité, de diabète. Voilà qui devient la branche phare de l’épidémio- logie, qui connaît alors ses «trente glo- rieuses»selonl’expressionemployéeparle professeurArnaudFontanetdanssaleçon inaugurale au Collège de France en 2019. En France, en 2020, note J. Coste, «la très grandemajoritédeséquipesderechercheen épidémiologie se consacre à ce type de tra- vaux»– quecesspécialistesviennentdela biologie, de la médecine, de la pharmacie oudesmathématiques. L’ombredelachauve-souris Bienquemoinsprésente,l’épidémiologie des maladies infectieuses continue pour autant. Les recherches de modélisation «sont peu visibles mais se poursuivent», selon L. Berlivet. Par ailleurs, les dispo- sitifs de surveillance s’améliorent: l’OMS metainsienplaceen 1947unmécanisme de surveillance de la grippe. Reste, aussi, l’importanttravailmenéparlesépidémio- logistes «en chaussures de cuir»: arpen- tant sans relâche l’Afrique, l’Amérique latine, l’Asie, ils repèrent sur le terrain les démarrages des épidémies et mettent en placedesstratégiesdelutte– nondénuées parfoisd’arrière-penséesgéostratégiques. En 1980,laterriblevarioleestainsilapre- mière maladie au monde officiellement éradiquée. Mais l’enthousiasme est de courte durée. Sida, Ebola, MERS-CoV: BIU Santé
  20. 20. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Comprendre 20 ScienceS HumaineS Juillet 2020 N° 327 Kitsa Musayi/Picture Allince/Getty l’arrivée des maladies infectieuses émer- gentes, provenant souvent d’animaux, commelachauve-souris,réveillel’inquié- tude. «Avec ces nouveaux virus, explique L. Berlivet, on voit revenir sur le devant de la scène une épidémiologie des maladies infectieuses, avec une forte légitimité, qui renoue d’une certaine façon avec ce qui était pratiqué au 19e  siècle ou dans l’entre- deux-guerres: recherche étiologique, tra- vaildesurveillance,traçagedesréseauxde contactsdespersonnesinfectées,etc.» Une tradition toutefois renouvelée par d’importantes avancées théoriques. C’est le cas par exemple de la notion de R0 , dont l’épidémiologiste et historien des sciences Hans Heesterbeek relatait l’his- toire en 2002 dans la revue Acta Biotheo- retica. Le R0 désigne le nombre moyen de personnes qu’infecte un malade. Présent de façon sous-jacente dans les travaux de l’entre-deux-guerres, il est formalisé en 1975etestaujourd’huiunedonnéecen- traledesmodélisationsépidémiologiques. Son calcul est également complexifié: lorsqu’il s’agit d’explorer l’épidémie de sida par exemple, il paraît vite absurde d'appréhender la population comme un ensemble homogène. Dès l’origine, par exemple, la communauté homosexuelle apparaît particulièrement touchée. D’où l’identification de sous-groupes de popu- lation. D’autres pistes sont explorées: recours à l’anthropologie pour mieux comprendrelesfaçonsdontlespersonnes se côtoient et s’infectent; volonté d’obser- verlesvirusàl’échelleglobale,enincluant les questions environnementales ou cli- matiques; ou plus récemment utilisation des outils génétiques comme l’expliquait A. Fontanet lors de sa leçon inaugurale auCollègedeFranceen 2019:en 2017,des prélèvements du virus Ebola, effectués dans divers lieux lors de l’épidémie qui avaitéclatétroisansplustôt,ontétérepris. Le génome du virus a été séquencé: ses petitesvariationsontpermisdeconstruire un«arbregénéalogique»duvirus,etdonc de reconstituer sa diffusion sur le terrain – la méthode a été récemment utilisée dans l’épidémie de Covid-19 (8). Enfin, on développe depuis quelques années des modèles «multiagents»: plutôt que de réfléchir à partir de «compartiments» de population, on simule informatiquement les interactions de millions d’individus entreeux.Pourplusderéalisme,onajoute parfois à l’ensemble une dose de hasard. L. Berlivet estime d’ailleurs qu’un des enjeux théoriques de l’actuelle épidémie est «de savoir si cette discipline va rester inscrite dans la tradition épidémiologiste classique, ou bien si elle va être transfor- mée, y compris au plan institutionnel, par l’essor des datas sciences et de l’analyse des systèmescomplexes». Lesaléasdesprojections Malgréleurfinessedeplusenplusgrande, lesprojectionsdesépidémiologistescom- portent nécessairement des marges d’er- reur. C’est particulièrement vrai lorsque les maladies sont mal connues. Lors de la «maladiedelavachefolle»,quidébuteen Grande-Bretagne en 1986, les premières estimations nationales du très honorable ImperialCollegeétaientde136000 morts, rappelait A. Fontanet. La durée d’incu- bation était en effet inconnue. Une fois cette donnée améliorée, les modèles se sont montrés beaucoup plus proches du nombre réel de décès (177 morts). L’an dernier, une équipe a réalisé une analyse rétrospective des modèles utilisés lors de l’épidémieEbolaen2014-2015:elleamon- tré que ceux-ci étaient pertinents, mais seulement à très courte échelle, compte tenu des nombreuses inconnues (9). Les mêmes questions se posent pour la Covid-19, dont de nombreux aspects restent dans l’ombre: combien de temps dure l’incubation? Peut-on transmettre lamaladieenétantasymptomatique?Les formesgravestouchent-ellesauhasardou non? Interviewé en mars dernier par la revue Science, l’épidémiologiste William Hanage, de Harvard, invitait les hommes politiques à prendre avec précaution des modèles qui reposent sur de nombreuses inconnues (10). C’est un peu, concluait-il, MOT CLÉ épidémie Désigne en grec ancien tout à la fois le séjour dans un pays, l’arrivée d’une personne, de la pluie, ou la propagation d’une maladie. épidémiologie Ce terme apparaît au 19e  siècle. Né à l’occasion des épidémies infectieuses, il désigne aujourd’hui l’étude de la répartition et des déterminants des maladies dans la population. Beni (Congo), 1er  mai 2019. Un hygiéniste de la lutte contre Ebola.
  21. 21. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Comprendre 21 N° 327 Juillet 2020 ScienceS HumaineS comme si on décidait de chevaucher un tigre sans savoir où il est, quelle taille il fait, ou même combien exactement de tigresonaàaffronter... D’autrepart,lesmodèlesdépendentpour beaucoup de la qualité des statistiques. Or celles-ci sont toujours complexes à construire.Onl’avuaveclalenteurmiseà intégrercorrectementlenombredemorts des Ehpad. Le problème se pose aussi pour les personnes décédées à domicile: les certificats de décès permettent-ils d’identifier avec certitude les causes de la mort en l’absence de test? Enfin, certains payspeinentàteniràjourcescomptabili- tésquotidiennes. «Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles», aimait à plaisanter le statis- ticien George Box. Face aux projections de mars dernier, qui évaluaient jusqu'à 300000 à 5000000 le nombre de morts en France en l’absence de mesures de prévention et d'endiguement, l'épidémio- logue Simon Cauchemez concluait pour sa part: «S’il y a une situation où je serais heureux que les modèles se trompent, c’est celle-là (11).» n (1) Jean-Marc Rohrbasser, «John Graunt et les bulletins de Londres: une statistique de la mortalité au 17e siècle», Dix-septième siècle, n° 243, 2009/2. (2) Pierre Corvol, Pascal Griset et Céline Paillette, «L’épidémiologie entre le terrain des épidémies et l’approche populationnelle, 19-20e  siècle», Médecine/sciences, novembre 2019. (3) Anne Hardy et Eileen Magnello, «Statistical methods in epidemiology: Karl Pearson, Ronald Ross, Major Greenwood and Ausint Bradofrd Hill, 1900-1945», Sozial und Präventivmedizin, n° 47, 2002. (4) Vanessa Caru, Des toits sur la grève. Le logement des travailleurs et la question sociale à Bombay (1850-1950), Armand Colin, 2013. (5) William Hamer, «The epidemiology of cerebrospinal fever», Proceeding of the Royal Society of Medicine, 1917. (6) Olga Amsterdamska, «Demarcating epidemiology», Science, technology & Human values, hiver 2005. (7) Luc Berlivet «Les médecins, le tabagisme et le Welfare State. Le gouvernement britannique face au cancer (1947-1957)», Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2010/1. (8) Kai Kupferschmidt, «Les routes du Covid-19 révélées par les gènes», Pour la science, 25 mars 2020. (9) David Adam, «The simulations of world’s response to Covid-19. How epidemiologists rushed to model the coronavirus pandemic», Nature, 2 avril 2020. (10) Martin Enserink et Kai Kupferschmidt, Pour aller plus loin… • «Histoire de l’épidémiologie des facteurs de risque» Dossier spécial, Revue d’histoire des sciences, 2011/2. • «History of epidemiology» Série spéciale, Sozial und Präventivmedizin, n° 46, 2001, et n° 47, 2002. • «Histoire de l’épidémiologie. Enjeux passés, présents et futurs» Comité pour l’histoire de l’Inserm, Les Cahiers du Comité pour l’histoire de l’Inserm, n° 1, 2020. www.ipubli.inserm.fr/ • «Principles of epidemiology, third edition. Historical evolution of epidemiology» Center for Disease Control and Prevention (www.cdc.gov), octobre 2006. • «Épidémiologie» Luc Berlivet, in Didier Fassin et Boris Hauray, Santé publique. L’état des savoirs, La Découverte, 2010. • De Galton à Rothman. Les grands textes de l’épidémiologie au 20e  siècle Alain Leplège, Philippe Bizouarn et Joël Coste, Hermann, 2011. «Mathematics of life and death. How disease models shape national shutdowns and other pandemic policies», Science, 25 mars 2020. (11) Chloé Hecketsweiler et Cédric Peitralunga, «Coronavirus: les simulations alarmantes des épidémiologistes pour la France», Le Monde, 15 mars 2020. Clapiers (Hérault),4 mai 2020. Dans un ehpad proche de Montpellier. Deux personnes viennent voir leur mère pour la première fois depuis le debut de la crise. IP3 Press/MaxPPP
  22. 22. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 N° 327 22 ScienceS HumaineS Juillet 2020 Entretien L atrajectoiredevieetdecarrièredeYehezkel Ben-Ari est singulière, à l’image de ses domaines de recherche. Après une nais- sanceenÉgypteetdesétudessupérieuresen Israël,c’estenFrancequ’ilfinitparposerses valisesdechercheur.Cettebiodiversitédesculturesdans laquelle il a baigné l’a encouragé à sortir du rang et à innover loin des modes et des enjeux politiques. Après s’être intéressé à l’épilepsie durant de nombreuses années, sa nomination à la direction de l’unité de recherche de la clinique Port-Royal lui ouvre les portes d’un nouvel univers: celui de la biologie du développe- mentfœtaletnéonatal.Dèslors,ils’attelleàl’analysedu cerveau du fœtus pendant la grossesse et l’accouche- ment. Dans la continuité, il fonde deux entreprises de biotechnologies.L’uneapourvocationdecomprendreet traiter l’autisme (Neurochlore) et l’autre, la maladie de Parkinson(B&ATherapeutics).Àl’aubedeses76 ans,et autermedequaranteannéesderecherchesenneurobio- logie, sa fascination pour le cerveau reste intacte et son Yehezkel Ben-Ari, père du concept de «neuroarchéologie», s’est taillé une réputation mondiale grâce à ses découvertes sur la maturation cérébrale des fœtus et des bébés. Selon lui, notre santé mentale se joue en partie in utero, dans cette période risquée où se bâtissent les fondations de notre cerveau. Entretien activitétoujoursaussibouillonnante.Ilacrééuninstitut de recherche, l’institut Ben-Ari de neuroarchéologie, pour déterminer comment naissent in utero nombre de troubles neurologiques et psychiatriques. Son but: encourager, stimuler et financer des recherches inno- vantesdansdesdomainesimportantsdesantépublique souventignoréesparlescircuitsclassiques.«Àl’instarde la nature, ma carrière est faite d’expériences, de tâtonne- ments, d’essais et d’erreurs », résume-t-il. Aussi ne manque-t-ilpasdeciterleTalmud,selonlequel«ladiffi- culté n’est pas de trouver la réponse, mais de poser la bonnequestion». Vousavezdéveloppéunconcept,la «neuroarchéologie»,poursoulignerlelienentre unemauvaiseconstructionducerveauinutéroet ledéveloppementultérieurdecertainesmaladies psychiatriquesetneurodéveloppementales.Que savons-nousdecemécanisme? Nous savons que le cerveau du fœtus est en pleine construction et qu’il est extrêmement actif et vulné- rable. En cas d’attaque (certaines mutations géné- tiques, un stress important, une prise de certains médicaments,laconsommationd’alcool,l’exposition à des pesticides…), ce cerveau en plein chantier est agressé. Son processus de construction est altéré avecdesneurones«malconnectés/malplacés».Mon hypothèse de départ, qui a depuis été confirmée par desrecherchesexpérimentales,estqu’ilexisteunlien entre ces défauts de maturation neuronale in utero et le développement des pathologies neurologiques et psychiatriques. J’ai proposé que ces neurones, « mal placés/mal connectés », ne mûrissent pas, générant des activités immatures qui perturbent les oscillations cérébrales et les capacités intégratrices du cerveau et qui sont la cause des syndromes. Les signescliniquesdelamaladievontsemanifesterbien plus tard sans que nous comprenions exactement les Yehezkel Ben-Ari Les 1000 premiers jours de notre cerveau
  23. 23. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 causes de ces délais qui parfois peuvent prendre des décennies. Laneuroarchéologie,c’estlarecherchedescausespro- fondes et anciennes des maladies neurologiques. Pre- nonslamétaphoredubâtiment:sivousvousapercevez que l’une des tours de l’édifice est penchée, vous allez comprendre que l’un des maçons a mal travaillé. La tour penchée viendra signifier un défaut de construc- tion de l’édifice. De même, la maladie vient signifier que le cerveau a subi une déviation maturative, une altération précoce (qu’elle soit génétique ou environ- nementale) alors qu’il était en pleine construction. Commentenêtes-vousarrivéàdetelles conclusions? Avec mes collègues, j’ai découvert que les neurones immatures ont des taux élevés de certains ions et en particulier de chlore, ce qui vient modifier fondamen- talement leurs activités. Ensuite, nous et beaucoup d’autres laboratoires avons découvert que dans un grand nombre de maladies (telles que la maladie de Parkinson,lachoréedeHuntington,laschizophrénie, l’autisme,l’épilepsieinfantile,leretardmental,etc.),les neuronesaltérésparl’agressiondurantlavieintra-uté- rine restaient bloqués dans un état immature, venant produire des activités électriques immatures dans le cerveaudel’adulte.Pourquoi?Carpendantlamatura- tion cérébrale, il y a des séquences de développement qui sont interrompues par l’évènement pathologique inaugural. En d’autres termes, les neurones, qui sont restés jeunes dans le cerveau adulte faute de matura- tion, vont générer des courants électriques jeunes et non adultes. C’est précisément là que se situe l’origine de la maladie. C’est un peu comme si la montre s’était cassée in utero et qu’elle était restée figée dans le temps, conservant son immaturité en émettant toute la vie des signaux électriques incohérents. Ces troubles ne naissent donc pas avec l’émergence des premiers symptômes, mais bien avant, durant la vie intra-utérine. Cette thèse a été démontrée par de nombreuses recherches en épidémiologie et en ima- gerie cérébrale. On a pu par exemple constater que les patients qui étaient atteints de la maladie génétique de la chorée de Huntington présentaient des anoma- Juillet 2020 ScienceS HumaineS 23 N° 327 Entretien YEHEZKEL BEN-ARI Chercheur en neurobiologie, spécialiste des processus de maturation cérébrale et des maladies neurodéveloppementales. Il a fondé l’Institut de neurobiologie de la Méditerranée à Marseille et dirige la fondation et le centre Iben dédiés à la maternité et à l’autisme. Le professeur Ben-Ari a reçu le Grand Prix de recherche de l’Inserm en 2009. Il est notamment l’auteur de l’ouvrage Les 1000 premiers jours (HumenSciences, 2020). Son blog: https:// leblogdebenari.com/ @ Partice Latron / Inserm
  24. 24. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Entretien lies cérébrales bien avant l’apparition des premiers symptômes. Quand on va consulter son médecin, ça faitdoncbienlongtempsquelamaladies’estinstallée! Quelssontlesdangersauxquelsestexposé lecerveauinutero? Ces dangers sont très nombreux. Il y a tout d’abord les pesticides, dont la toxicité a été démontrée. Des données épidémiologiques de 2014 montrent ainsi que l’incidence de l’autisme est plus importante chez le bébé dont la mère vivait, pendant la gros- sesse, à 1,5 km ou 2 km d’un champ d’épandage de pesticides (1). Par ailleurs, certaines molécules quotidiennement utilisées (telles que les parabens, le triclosan, le bisphénol A, le plomb, le mercure…) agissent comme des perturbateurs endocriniens, venant notamment vulnérabiliser l’humain face aux maladies (2). Celles-ci ont un impact négatif sur les processusdematurationcérébrale,notammentdans le cadre de leurs méfaits sur le système thyroïdien. Toutefois, il est fort probable que d’autres méca- nismes,outreceuxliésàlathyroïde,soientimpliqués. Sont également incriminés les phtalates, les cosmé- tiques, les produits ménagers (3), les anxiolytiques (4), le stress. Les recherches menées durant ces der- nières années soulignent la grande vulnérabilité des réactions cellulaires et des processus spécifiques essentiels à la maturation cérébrale face aux pro- duits chimiques. Et ce à des seuils bien plus faibles que ceux qui sont toxiques pour le cerveau de la mère. Certaines molécules à des fins thérapeutiques prises par la mère peuvent aussi avoir un impact. Par exemple, la prise de molécules antiépileptiques par la mère pour bloquer ses crises, pendant la grossesse, vientaffecterlamigrationdeneuronesessentielleàla bonne construction du cerveau, pouvant engendrer des malformations cérébrales et des maladies neu- rologiques et psychiatriques. Il faut savoir que la liste des molécules et des agents qui peuvent être toxiques pour le cerveau du fœtus ne cesse de s’accroître. Le scandale sur la Dépakine (5) nous confirme à quel point il est essentiel de développer une pharmacopée spécifique de la maternité et déterminer les effets des molécules sur la gestation. Car des molécules peuvent ne pas avoir d’effets secondaires en dehors de la grossesse et en avoir sur le fœtus. On sait par ailleurs que les virus de la grippe, de la rougeole, du cytomégalovirus augmentent le risque d’autisme et de schizophrénie chez le nouveau-né et l’enfant (6). Lagrossesseestdoncunepériodecritiquequidevrait faire l’objet de mesures de protection plus affirmées (commeparexemplel’éloignementdesourcesdepol- lutionetdepesticides,l’absencedeconsommationde drogues de confort, de stress excessif...). Vousémettezquelquesréservesàl’égarddela génétique… La génétique a aujourd’hui tendance à imposer sa vision de l’humain. Or, la nature tient compte en per- manence de l’environnement. Le concept même de «neuroarchéologie»soulignel’importancecapitalede l’environnement dans la construction cérébrale. Il existe très peu de mutations génétiques qui vous font systématiquement tomber malade quoi que vous fassiez et le plus souvent, elles ne concernent que des maladiesrares.Laplupartdestroublespsychiatriques ne sont d’ailleurs pas d’origine génétique, contraire- ment à ce que l’on raconte. Il serait plus juste de parler éventuellement de «susceptibilité génétique». Dans l’autisme par exemple, plus de 800 mutations géné- tiquessontaujourd’huiidentifiéesetunfaiblenombre d’entre elles sont sine qua non associées à la maladie. Dans la maladie de Parkinson, seulement 2% des per- sonnes qui en souffrent ont une cause génétique, les autres n’en ont pas (il en est de même pour la maladie d’Alzheimer, la schizophrénie…). De plus, identifier des mutations génétiques impli- quéesdansdesmaladiescérébrales,commel’autisme, a peu d’utilité sur un plan thérapeutique. D’abord, car la grande majorité des gènes qui sont impliqués dans certaines maladies, dont l’autisme, exercent des fonc- tions essentielles dans le développement du cerveau et vont donc impacter sa construction. Restaurer le mauvais gène qui a causé la maladie s’avère quasi impossible (il faudrait faire de la thérapie génique in utero) afin de soigner le problème à la racine et éviter les neurones mal placés! De plus, quand le diagnostic d’autisme est effectué – en moyenne à 4,5 ans –, cela fait belle lurette que les altérations cérébrales ont eu lieuetonnepeutpasrevenirenarrièreetreconstruire le cerveau. Commentpeut-ontraitercesmaladiesdont l’originesesituedesmois,desannéesvoiredes décenniesenamont? Bien entendu, on ne peut pas intervenir durant la vie intra-utérine!Maisilrestepossibledetraiterlesmodi- fications qui sont survenues à cause des agresseurs. Deux perspectives de traitement sont envisageables. Entretien N° 327 24 ScienceS HumaineS Juillet 2020 ( Quand le diagnostic d’autisme est effectué, cela fait belle lurette que les altérations cérébrales ont eu lieu.
  25. 25. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Tout d’abord, dans le cas de l’épilepsie par exemple ou des tumeurs centrales bien identifiées, on peut recou- rir à une imagerie de très haute précision pour identi- fier les tissus cellulaires abîmés et les supprimer avec de la chirurgie. Et de préférence le plus tôt possible, avant que leur comportement inadapté contamine le reste du processus de construction, pendant les premières années de vie. Cette chirurgie ne peut être menéequ’aumomentoùlaplasticitéducerveauetses capacités réparatrices sont à leur apogée. Une seconde perspective thérapeutique est celle des agents pharmaceutiques. Sachant que la maladie naît du comportement électrique aberrant des cellules immatures,l’objectifestdedévelopperdesmolécules, des médicaments capables de bloquer uniquement les courants immatures dans le cerveau adulte, sans affecter le reste du cerveau. Utilisant cette stratégie, nous sommes arrivés avec mon collègue et ami Éric Lemonnier à traiter avec succès des centaines d’en- fants ayant un trouble du spectre autistique (TSA) en utilisant un agent qui restaure des taux bas de chlore (la bumétanide). Après plusieurs essais cliniques réussis, nous sommes en train de réaliser une phase 3 pédiatrique finale. Vousœuvrezdoncenfaveurd’undiagnostic précocedesmaladies? Bien sûr, car le cerveau se débrouille très bien quand il est petit, mais moins après. Petit, il parvient à se modifier, à s’adapter aux agressions. Il est de très loin l’organe le plus plastique que nous ayons. Un exemple frappant: certains bébés naissent avec une moitié du cerveau énorme et l’autre petite (il s’agit du syndrome de l’hémimégalencéphalie). Si, dans le cadre d’une neurochirurgie, en enlève la par- tie du cerveau qui est surdéveloppée, l’autre moitié récupère les fonctions, même celle du langage! De la même façon, une vision défectueuse diagnosti- quée tôt chez le bébé doit être réparée tôt avec des lunettes afin d’éviter que le cerveau se branche avec cette vision défectueuse comme étant la bonne. De la même manière, l’autisme est un syndrome qui handicape les relations sociales que nous apprenons dans les premières années de notre vie, et doit donc être corrigé tôt. Les 1000 premiers jours de vie d’un enfant (soit les 270 jours de grossesse et les deux premières années de vie) doivent faire l’objet d’une attention toute particulière. C’est dans cet objectif que j’ai créé un fonds d’action non lucratif (Iben) qui aura pour but d’étudier la maternité et la maturation cérébrale afin de comprendre comment se dérèglent les séquences maturatives et peut-être arriver à établir un diagnostic de l’autisme dès la naissance. À l’inverse, plus un diagnostic est fait tard, plus la bataille est difficile à gagner. Au vu de ces données, on peut se poser la question du déterminisme. Tout se jouerait donc avant 2 ans? Le déterminisme, ce n’est pas mon truc. C’est très fataliste, et ça ne me ressemble pas. Je ne dis pas que l’on peut tout guérir ou tout atténuer, non. Même si le facteur génétique est défavorable, l’environnement peut jouer un rôle considérable. Et puis, après tout, qu’est-ce qui est déterminé à 100%? En matière de développement humain, il existe encore beaucoup d’inconnues. Une seule chose est certaine: l’ovule fécondé en cours de gestation va donner un être humain, et non un rhinocéros! n ProPos recueillis Par Héloïse Junier Entretien Juillet 2020 ScienceS HumaineS 25 N° 327 (1) Janie Shelton et al., «Neurodevelopmental disorders and prenatal residential proximity to agricultural pesticides. The charge study», Environmental Health Perspectives, octobre 2014. (2) Andrea Gore et Sarah Dickerson, Endocrine Disruptors and The Developing Brain. Colloquium series on the developing brain, Morgan & Claypool, 2012. (3) Chris Carter et Robert Blizard, «Autism genes are selectively targeted by environmental pollutants including pesticides, heavy metals, bisphenol A, phthalates and many others in food, cosmetics or household products», Neurochemistry International, octobre 2016. (4) Pierre Gressens et al., «Environmental factors and disturbances of brain development», Seminars in Neonatology, vol. VI, n° 2, avril 2001. (5) Yehezkel Ben-Ari, «Le scandale Dépakine: le cerveau immature n’est pas un petit cerveau adulte». https://leblogdebenari.com/2016/09/25/ lescandaledepakine/ (6) Hai-Yin Jiang, «Maternal infection during pregnancy and risk of autism spectrum disorders. A systematic review and meta-analysis», Brain Behavior, and Immunity, novembre 2016. Science Photo Library/Getty
  26. 26. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Les peuples premiers Deux Amérindiennes navajo en habits traditionnels dans Monument Valley Tribal Park (Utah). Qu’ont-ils à nous apprendre?
  27. 27. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 Grandriver/Getty Dossier coordonné par Laurent Testot I lssonttoutauplusundemi-milliardsurTerre!Des peuplesquireprésententmoinsd’unhumainsurquinze. Ilssontditspremierscarilsincarneraientdesmodes devieancestraux,auxantipodesdenotrecivilisation urbaniséeettechnicienne. Sicesmêmespeuplessontditsautochtones,c’estpour soulignerqueleurhistoireestmarquéeparlesspoliations: ilsontétéexpropriésdesterresautrefoisparcouruesparleurs ancêtres,lesépidémieslesontdécimés,leurslanguesontété combattues,etnotreconquêtedelaplanètelesareléguésaux margesdumonde:leGrandNord,lescollinesd’Asieaustrale, lesjunglesetlesdésertsd’Afrique,laforêtamazonienne… Desterritoiresfragiles,déstructurésprécocementpar lechangementclimatique. Maisalorsqueleurssociétéssemobilisentpourfaireentendre leursvoix,s’adaptentàcestensions,s’ouvrentautourisme, leschercheursquestionnentlesstéréotypes: onlesdisaitpacifistes,égalitaires,celanevaplusdesoi. Ondécouvrequeles«forêtsvierges»étaientdesécosystèmes entretenusparleurshabitants.Jusqu’auchamanisme, àlafoisfaçonglobaledepenserlasantédeshumains, dessociétésetdesmilieux;etusageoriginaldestechniques del’imaginationetdelacognition. Ilnousfautdésormaisapprendreàvoirlesautochtones nonpluscommelestémoinsd’unpassérévolu, maiscommedespartenairesquionttantànousenseigner surl’expériencehumaine. n
  28. 28. Ce document est la propriété exclusive de Loïc Giaccone (loic.giaccone@gmail.com) - 12-06-2020 J anvier 2020. L’aube se lève sur la provincedeMondolkiri,Cambodge. Un petit groupe de touristes occi- dentauxs’assembleauprèsduguide pour une excursion en terre bunong. Les Bunong,ouMnong,sontdeshabitantsde la jungle, à cheval sur la frontière entre Cambodge et Viêtnam, un de ces rares lieux où se découvrent encore des repré- sentants de mammifères inconnus de la science, cervidés nains, petits singes ou rongeurs.Onmurmuremêmequ’yrôdent encoredestigres,quel’onditfantômes.Le dernier formellement identifié est tombé souslesballesdebraconniersen2007– sa dépouille a dû se vendre à prix d’or en Chine. Une histoire de violences Pour aujourd’hui, le guide emmène les touristes dans la «jungle». Enfin, c’est ce qui était promis par le tour operator. Sauf qu’il n’y a plus de jungle, au sens d’une forêt tropicale plus ou moins sau- En Afrique, ce sont les Pygmées qui font face à la dépossession. Ils avaient pourtant cru que l’interminable gri- gnotage de leurs territoires était fini. Ils avaient obtenu de rester dans une part de leur forêt, sanctuarisée comme parc naturel, en cédant une autre part pour l’exploitation forestière – la coupe à ras des bois ancestraux y ouvre l’espace à une savane tout juste propre à accueillir quelques têtes de bétail. Jusque dans le sanctuaire, leurs modes de vie sont en péril. Il leur est interdit d’y chasser, et les gardes forestiers, ex-militaires de la République démocratique du Congo, sont complètement étrangers au vécu des Pygmées, dont le quotidien est tissé d’interactions pratiques et symboliques avec la forêt. Ils les empêchent d’accéder à ces ressources au motif qu’il s’agit de bois protégés – ce qui leur permet de racketter les Pygmées, mode classique d’interaction des forces armées avec les populationslocalesdansdesÉtatsfaillis. vage. Un milieu de prairies jalonnées de bois où poussent de manière anar- chique diverses plantes, toutes issues de cultures plus ou moins abandonnées, des fruitiers que l’on laisse prospérer, beaucoup de végétation invasive… La province du Mondolkiri était boisée pour plus de 75% de sa surface à la fin des années 1990. À vue de photos satel- lite, il reste moins de 25 % de forêts, grignotées par les insatiables appétits chinoisetvietnamienspourlaressource enbois.Outrequelqueszonesclasséeset effectivement protégées, la seule partie préservéesetrouvesurlafrontière,mon- tagneuse et inaccessible. Les Bunong? La plupart sont devenus bûcherons. Leur savoir de chasseurs-cueilleurs- agriculteurs nomades, maîtres des élé- phants,devientinutileencemondeoùle changement climatique tend à assécher les moussons sur l’Extrême-Orient asia- tique,toutenlesintensifiantsurlescôtes d’Afrique orientale. Laurent testot Journaliste et formateur. Dernier ouvrage paru: La Nouvelle Histoire du Monde, éd. Sciences Humaines, 2019. 28 ScienceS HumaineS Juillet 2020 N° 327 Ces peuples sont dispersés à la surface de la Terre. Ils sont dits premiers, témoins de modes de vie d’avant l’État; autochtones, expropriés de leurs terres par les États; racines, héritiers de savoirs qui pourraient nous aider… Peuples premiers, autochtones, racines… Dequiparle-t-on? Les peuples premiers Tessa Bunney/In Pictures Ltd/Corbis/Getty

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